Deux Chemins… Chapitre 4

Roman Deux Chemins... Une Seule Vie Chapitre 4

Roman Deux CHEMINS... Une Seule Vie de l'auteur Gilles Deschamps

 

––––  NON ––––

            Tom était en train de faire le tri entre ses affaires officielles et celles plus personnelles qui allaient l’accompagner dans sa quinzaine au Canada. Dans moins de vingt-quatre heures, alors qu’il n’avait pas tout à fait dix-huit ans, il allait partir pour les Jeux Olympiques. Il n’y croyait d’ailleurs toujours pas. Il avait beau relire sa convocation pour la centième fois son passeport à la main, c’était toujours quelque chose d’abstrait. Jusqu’à ce jour il n’avait suivi les grandes compétitions de ski qu’à travers le petit écran, et dans une semaine c’était lui qui serait dans la petite lucarne.

            Rien qu’à l’idée de faire partie de ce groupe de champions, il était sur un nuage. Pour l’instant personne ne le calculait trop, ce qui l’arrangeait assez. Lors des interviews préolympiques, un seul journaliste lui avait tendu un micro, et au bout de trente secondes il était reparti vers ceux beaucoup plus bancables de l’équipe de France. Pour tout dire ça lui permettait de ne pas avoir trop de pression, et il était assez content que personne n’ait ressorti le papier qu’un journaliste savoyard avait fait sur lui en titrant : Le nouveau Killy.

            Alors qu’il était perdu dans ses pensées, sa mère fit irruption dans la chambre.

            – Tout est prêt pour le grand voyage ?

            – Quasiment. Il ne me reste que deux trois babioles et ma valise sera finie.

            – Tu sais que je t’aimerais autant si tu n’avais pas réussi tes qualifications, mais dieu que je suis fière de toi mon fils. Les Jeux Olympiques ! C’est incroyable ! Tu n’appréhendes pas de partir tout seul à l’autre bout de la Terre ? lui demanda-t-elle avec tout l’amour d’une mère.

            – Tu plaisantes maman ! Il y aura cent huit athlètes plus les coachs, les dirigeants et tout le staff. Je pense que je devrais être bien entouré, dit-il en éclatant de rire.

            – Tu sais comment sont les mères ! Toujours à s’inquiéter pour leurs petitous !

            – Ne l’écoute pas ! coupa son père en entrant dans la pièce à son tour. Tu vas vivre la plus belle expérience de ta vie. Celle qui ne se représentera plus jamais… un peu comme le premier baiser. Il faut que tu en savoures chaque instant, chaque paysage, chaque émotion, chaque rencontre et je l’espère… chaque médaille.

            – Depuis que tu m’entraines papa, tu me prépares à ce jour et je crois que tu as fait du bon boulot. Je mesure à sa juste valeur ce qui est en train de m’arriver. Je savoure comme le gourmet qui met les pieds dans un trois étoiles pour la première fois de sa vie. Mais surtout, je voudrais vous dire à quel point je vous aime et combien je n’aurais jamais pu y arriver sans vous deux. Vous êtes mes piliers, ceux sans qui je ne serais pas celui que je suis aujourd’hui.

            Je ne sais pas si beaucoup d’enfants ont pu recevoir autant d’amour que moi sur cette terre. Je sais que je suis sûrement à la croisée des chemins et qu’en rentrant de Vancouver, ma vie ne sera plus tout à fait la même, c’est comme si c’était une évidence. Alors je profite de ce moment pour vous dire merci, merci d’avoir été des parents extraordinaires, merci d’avoir toujours été à mon écoute, merci de m’avoir toujours épaulé et encouragé, merci de m’avoir relevé quand je tombais, merci d’avoir toujours cru en moi, merci d’avoir pris ma défense contre vents et marées, merci d’avoir pris un jour la décision d’avoir une descendance et merci  de la magnifique vie de rêve que vous m’avez offerte pendant ces dix-huit années extraordinaires… Ouf ! j’y suis arrivé sans pleurer.

            Mais à présent ce fut au tour de ses parents d’être émus. Son père essaya pourtant de répondre quelque chose à cette tirade ô combien chargée d’émotion, mais les mots s’étranglèrent au fond de sa gorge et il se tourna par pudeur afin de cacher ses larmes qui coulaient à présent abondamment. Comme souvent c’est le sexe dit faible qui eut le plus de force et de courage. Sa mère inspira un grand coup et se lança :

            – Mon petit Tom… car tu seras toujours mon petit Tom, dit-elle avec malice. Nous n’avons pas eu à faire beaucoup d’efforts tellement la nature nous a gâté avec un enfant comme toi. Je crois que tous les parents de la Terre rêveraient d’avoir un fils comme toi, alors on va arrêter de se lancer des fleurs, de pleurer, on va se faire un gros câlin et on va aller profiter de cette dernière soirée avant ton départ comme il se doit… devant un de mes bons petit plat.

            – Voilà qui est bien dit, approuva Tom en la prenant dans ses bras. Allez papa, viens nous retrouver.

            … Il ne restait plus que quatorze heures avant que le bus ne l’enlève à sa vie d’enfant.

––––  OUI ––––

            Je suis assis sur le bord de mon lit fixant la fenêtre avec lassitude, et le temps maussade que nous subissons depuis trois jours n’arrange rien à mon moral en chute libre. Demain matin à dix heures ma vie va basculer ; d’un côté ou de l’autre, mais elle va changer. Ou un miracle se produira et un coup de fil impromptu brisera mon agonie en m’envoyant aux JO parce qu’un des quatre autres aura eu un problème, ou rien ne se passera. Toutes ces années d’efforts n’auront servi à rien et je pourrai ranger toutes les affaires que j’ai préparées minutieusement, au cas où ce fameux appel téléphonique ne me tire de ces limbes dans lesquelles je me suis enlisé.

 

            Pendant ces deux mois je n’ai pu m’empêcher de me demander ce que je ferais si je restais ici au lieu d’aller au Canada… et à chaque fois, ce qui en sortait était une baisse magistrale de la motivation qui m’avait pourtant tenu sous pression tout au long de ces huit dernières années, avec pour seul objectif : les Jeux Olympiques de mes dix-huit ans.

            Mais soudain, une voix brise mon errance émotionnelle. C’est ma mère. Que veut-elle ? Le coup de fil peut-être. Je me lève d’un bon et dévale l’escalier.

            – Oui maman ! Qu’y a-t-il ?

            – Rien ! J’ai juste crié car tu ne m’entendais pas ! Le repas est prêt, on peut passer à table.

            Mes espoirs s’écroulent une fois de plus et je lui répond un minuscule « ok » du bout des lèvres. Je m’assois et la tête basse je déplie ma serviette. En attendant que ma mère me serve la merveilleuse soupe dont elle a le secret, mais qui aujourd’hui ne sera qu’un vulgaire liquide, je fixe mon assiette vide sans la voir vraiment. Mes parents n’osent dire un mot. Ils savent que demain le bus affrété par la fédération va passer chercher les skieurs dans chaque station du coin et par conséquent il s’arrêtera aux Saisies, mais il n’y aura probablement que Léna qui montera dans la navette olympique.

            – Tom, me chuchote ma mère. Je suis tellement désolée, dit-elle avant de s’écrouler en larmes, me tirant soudainement de mes songes.

            – Mais pourquoi tu dis ça ? Tu n’y es pour rien !

            – Oh que si ! reprend-elle le corps parcouru de spasmes. Si tu ne vas pas aux JO c’est parce que je t’ai fait manger cette fichue huitre, je suis la cause de tous tes malheurs. Je t’ai vu travailler si dur pour ce but dont tu t’étais fait un devoir. Je n’ai jamais vu autant de détermination chez un enfant et j’ai tout gâché, finit-elle par lâcher en s’écroulant en larmes.

            Ces derniers mots claquent dans ma tête comme un uppercut. Jusqu’à présent j’étais uniquement centré sur moi-même pensant être le plus malheureux de la terre, mais ne voyant pas que j’entrainais dans ma chute les gens autour de moi. C’est le déclic : je dois réagir.

            – Mais tu es folle ou quoi ! Qui m’a emmené à l’école tous les jours qu’il pleuve qu’il vente ou qu’il neige pour me faire économiser trente minutes de sommeil en m’évitant de prendre le bus ? Qui a passé des heures à me faire réviser mes cours avec le sourire, alors qu’elle savait qu’elle avait une tonne de trucs à faire dans la maison ? Qui a porté mes skis durant de longues années, alors qu’étant si petit j’avais du mal à les soulever ? Qui m’a couvé de son regard rempli d’amour avant chaque compétition ? Qui m’a offert une épaule pour pleurer quand une course m’avait filé entre les doigts ? Qui m’a soigné quand je me suis cassé la jambe ? Qui a lavé avec amour mes affaires pendant dix-huit ans ? Qui a acheté des huitres car elle avait entendu dire que c’était bon pour les sportifs et qu’elle voulait m’aider ? Qui m’a donné un indéfectible amour tout au long de ma vie… et de « Qui » je ne pourrai jamais me passer, alors que la déception des JO, elle, je finirai par l’oublier ? C’est toi maman. Toi mon unique perle.

            N’y tenant plus je me lève, et alors que ma mère tremble comme une feuille, je la serre dans mes bras.

            – Je t’aime maman… et je t’aimerai toujours, le reste passera comme le mauvais temps.

            Voyant que ma mère ne peut articuler quoi que ce soit, c’est mon père qui vient à son aide :

            – Mais qui nous a donné un enfant pareil ! Je crois que quand je rêvais d’avoir un fils, même dans mes rêves les plus fous il n’aurait pu t’arriver à la cheville.

            À présent nous formions une mêlée, pas une de celles que l’on retrouve sur les terrain de rugby qui sent la sueur et le combat viril, non ; ici c’était une mêlée toute douce, remplie d’amour…

 

            … Mais il me restait encore treize heures d’espoir.

––––  NON ––––

            Le jour J était là. Tom était sur la place de la station avec ses parents, son matériel de ski, son sac de voyage et son moral d’acier. Il attendait la navette qui allait l’emmener vers son destin. Sa mère lui faisait ses dernières recommandations puisque c’était la première fois qu’il partait à l’étranger sans eux, et son père lui prodiguait ses derniers conseil de coach avant qu’il ne soit entre les mains expertes de ceux de l’équipe de France, quand il aperçut Léna arriver, entourée d’un groupe d’amis. En passant à sa hauteur elle lui fit un petit signe de la main, comme elle le faisait quand il était gamin et s’arrêta à quelques mètres de lui.

            Tom ne l’avait pas revue depuis le stage ici-même. Il n’avait même pas regardé ses dernières courses à la télé, sentant qu’il était en train de se focaliser sur elle et de perdre de vue son but initial : une médaille aux JO. Cependant, apercevoir son joli petit minois ravivait en lui de vieux sentiments, et le soleil filtrant dans ses cheveux blonds, lui illuminant le visage et ses yeux bleus rieurs, n’arrangeaient pas la situation.

            Quand le bus fut là, il fallut dire au revoir pour de bon. Tom était partagé entre l’excitation et la peur de l’inconnu. Il serra très fort ses parents qui lui promirent de suivre chacun de ses pas à travers tous les médias, et surtout lui firent jurer de profiter de chaque seconde de cette chance unique qui s’offrait à lui. Il monta dans le bus qui était quasiment plein, étant déjà passé aux Arcs, à Tignes, Val d’Isère et dans chaque station où résidait un skieur du groupe France, et prit place côté couloir. Son voisin de siège avait les écouteurs sur les oreilles et les yeux fermés, ça lui éviterait de faire la conversation. Alors qu’il faisait un petit signe de la main à ses parents avant que le véhicule ne démarre, Tom ne vit pas entrer Léna. Ce n’est qu’une fois la navette en marche qu’il s’aperçut qu’elle était assise juste à cinquante centimètres de lui, de l’autre côté du couloir.

            Il ne pouvait s’empêcher de la regarder en douce, mais il avait beau faire attention, leurs yeux entrèrent en collision et Léna engagea la conversation :

            – Alors Tom ! Ça fait quoi de partir à ses premiers Jeux ?

            – Un peu effrayé et impatient à la fois, lui répondit-il hésitant.

            Mais elle ne s’arrêta pas là :

            – Tu n’as pas à avoir peur tu sais ! Avec les courses que tu as fournies ces dernières années, tu as de réelles chances de médailles.

            – Mais comment tu sais tout ça ?

            – Tu plaisantes j’espère ! On est de la même station, et même si je suis souvent en déplacement, quand je rentre je passe toujours voir Éric, et il ne tarit pas d’éloges sur toi, me martelant depuis trois ans que tu serais la prochaine médaille d’or de slalom géant.

            Tom était soufflé ; non seulement elle n’avait pas oublié le jeune apprenti champion qu’il était, mais en plus, elle parlait de lui avec son entraineur depuis des années et suivait ses résultats.

            – Ce ne sont que des Championnats nationaux !

            – Peut-être ! Mais vu la facilité avec laquelle tu as écrasé les courses cette année, je pense que les skieurs du monde entier ont du souci à se faire.

            – Tu dis ça pour me rassurer, lui répondit-il tout à coup un peu gêné.

            – Tu oublies que c’est moi qui suis détentrice de la dernière médaille d’or féminine de la spécialité et que je connais un peu mon sujet, plaisanta-t-elle. Si je te dis que tu as de réelles chances, c’est que tu en as.

            – Venant de toi, ça me touche, car tu es une skieuse hors pair, ta façon d’aborder les portes avec beaucoup d’angle est assez unique, se risqua-t-il.

            – Alors comme ça, il n’y a pas que moi qui m’intéresse aux autres skieurs des Saisies. Je vois que tu suis aussi mes courses ! dit-elle avec ironie.

            – Ben… je… oui… enfin… je l’avoue… je n’ai pas loupé une de tes courses ces dernières années, balbutia-t-il.

            Maintenant c’était au tour de la jeune championne de rester interdite. Elle avait un coéquipier qui était un jeune fan en face d’elle.

            – Donc, comme ça, tu trouves que mon style est unique ! Je saurai m’en rappeler le jour où tu seras une vedette, lui dit-elle en se tournant vers son amie sur le siège d’à côté, puis faisant volte-face, elle regarda à nouveau Tom, se pencha et à voix basse lui dit :

            – Je ne devrais pas te l’avouer, mais… les autres skieurs te craignent énormément. Ils ont tous peur que tu leur voles la vedette.

            – Mais ce sont tous des types aux palmarès incroyables !

            – Crois-moi ! Tu n’as rien à leur envier, et si tu ne trébuches pas, dans quelques années : c’est toi qui en aura un de phénoménal.

            Elle lui fit un petit clin d’œil complice et se retourna vers son amie, le laissant penché vers le couloir, les yeux encore hagards de cette prédiction étrange venant de la championne qu’il admirait en silence depuis six ans…

            … Ces mots résonnaient encore dans sa tête quand il mit les pieds sur le sol canadien.

––––  OUI ––––

            Quand j’ouvre les yeux et que j’aperçois un rayon de soleil parcourir la chambre, je comprends que c’est fini : il n’y aura pas de miracle, pas de dernière chance, pas de coup de fil salvateur, pas de cœur qui tape, pas d’avion m’emmenant au Canada, pas de combinaison tricolore à arborer fièrement, pas de conférence de presse, pas de médaille accrochée autour de mon cou, pas de possibilité de devenir pro cette année, pas d’article dans les journaux me concernant, pas de Jeux Olympiques… plus d’espoir tout court.

            J’entrouvre les rideaux de ma fenêtre qui donne sur la petite place centrale de la station et j’aperçois Léna. Elle est là comme il y a quatre ans. Je la revois encore avec ses parents en train d’attendre, comme j’aurais dû le faire aujourd’hui, la navette des JO. Et cette promesse que je m’étais faite : la prochaine fois tu partiras avec elle. Cette année, ses amis sont venus l’accompagner. Elle rit aux éclats en attendant ce fameux bus qui va l’emmener là où je n’irai pas, et une chape de plomb s’abat brutalement sur moi : même ça je l’ai foiré. Je n’aurai pas l’occasion de passer trois semaines au bout du monde avec cette déesse qui squatte mes rêves depuis six ans. Je pense que pour être honnête, j’avais autant envie d’aller aux JO pour la médaille et la vie qui allait en découdre que pour enfin pouvoir passer du temps avec l’héroïne de mes songes.

 

            Je vois la navette arriver et stopper devant elle. Léna se retourne, lève les yeux dans ma direction et me fait un petit signe de la main comme quand j’étais jeune apprenti champion avant de monter dedans. Bien entendu, ce n’est pas pour moi qu’elle agite sa main, mais je me raccroche à l’idée du contraire et cette seule pensée m’empêche de m’écrouler en larmes quand je vois s’éloigner le bus de mon avenir…

 

            … qui s’en va sans moi.

 

 

––––  NON ––––

 

            Au moment de rentrer dans cet immense stade couvert en plein centre de Vancouver, Tom eut les yeux soudainement humides. La foule était en délire et acclamait chaleureusement chaque délégation qui entrait dans l’arène des Jeux Olympiques d’hiver. L’équipe française avait fière allure en pantalon bleu marine et anorak blanc, la musique accompagnant en rythme son porte drapeau brandissant fièrement l’étendard tricolore. Jamais Tom n’avait vu autant de monde. À présent les larmes laissaient place à un sourire béat. Il ne savait plus où donner de la tête en tournant autour de ces quatre énormes statues de glace de plus de dix mètres de haut, flanquées des cinq mythiques anneaux olympiques qu’il n’avait jusqu’à présent pu admirer qu’à la télé.

            Son regard croisa celui de Léna qui semblait lui dire : profite, tu ne revivras pas ça deux fois dans ta vie. Tom lui sourit et retourna à sa béatitude contemplative. La sensation était au-delà de ce qu’il avait pu imaginer. Ses Jeux auraient pu se terminer là, qu’il en garderait quand même un souvenir ému et intense. C’était un peu comme si Alain Prost s’était arrêté à côté de lui en Formule 1 et lui avait proposé de faire un tour dans sa monoplace, même sans prendre le volant cela aurait été une expérience grisante et inoubliable.

            Le reste de la cérémonie fut à la hauteur de ses attentes, et même le froid n’arriva pas à entacher son bonheur. Quand il fallut se résoudre à sortir du stade, Tom avait envie d’appuyer sur pause, mais le film continuait à avancer inexorablement. Alors, comme un ultime espoir, voulant graver une dernière fois l’image de ces milliers de gens qui les ovationnaient, il se retourna une dernière fois afin de saisir ce moment intense qui lui filait déjà entre les doigts…

            … et ce fut sur les yeux de Léna qu’il tomba.

––––  OUI ––––

            Depuis maintenant trois jours je fais bonne figure devant mes parents. Je sais qu’ils sont anéantis eux aussi… et surtout impuissants pour la première fois. Je m’efforce de parler de tout et de rien, de sourire à table, de lancer des sujets qui ne tournent pas autour du ski et des Jeux Olympiques. Je dois être assez convaincant, car je vois petit à petit mes parents se détendre et eux aussi commencer à se dérider. Je fais surtout ça pour ma mère qui est totalement effondrée, et qui ne se remet pas d’être la cause du malheur de la personne la plus importante à ses yeux.

            Mais voilà : une fois la porte du chalet franchie, je mets mes écouteurs et je lance de longues compils de musiques mélancoliques que j’écoute en boucle en allant faire du hors-piste : je ne veux voir personne. Je passe la journée au milieu de grandes étendues blanches, vierges de toute trace, qui par leur beauté arrivent à apaiser un peu cette détresse que j’ai au fond de moi. Le soir, une fois dans mon lit, mon mal-être reprend le dessus et je passe des heures à tourner et à retourner ce jour maudit dans ma tête, ressassant sans arrêt les mêmes choses : j’ai raté ma vie… je ne suis pas aux JO… à quoi cela a-t-il servi que je fasse tant de concessions pour en arriver là… pourquoi m’étais-je mis cette satanée échéance dans la tête… à ce jour je n’ai plus envie de slalom… plus envie de m’entrainer… plus envie de compétitions… plus envie de rien.  Heureusement, sur le coup de deux heures du matin la fatigue a raison de moi.

 

            Mais alors que je suis dans un sommeil profond, un bruit strident m’extirpe de ma nuit réparatrice. Au bout de quelques secondes d’incrédulité je comprends qu’il s’agit de mon alarme et je tends aussitôt la main afin de mettre un terme à cette sonnerie barbare briseuse de rêve. Il est quatre heures trente. L’envie de me rendormir est tentante… très tentante, mais je pose mes deux pieds par terre, je me frotte énergiquement le visage, et dans un élan de folie… je me lève. J’enfile ma robe de chambre et je descends au salon. La pièce est plongée dans le noir. Je me laisse tomber dans le grand fauteuil moelleux qui fait face au grand écran et j’appuie sur la télécommande. Je baisse aussitôt le son afin de ne pas réveiller mes parents qui, eux, n’ont pas voulu se lever pour la cérémonie d’ouverture des JO en direct, préférant le confortable différé de dix heures du matin.

            Je suis étonné en voyant Roch Voisine accompagner les deux commentateurs, mais son passé de hockeyeur canadien plaide en sa faveur. J’ai le temps de me servir un café chaud avant le début des hymnes. Voilà je suis confortablement installé : ça peut démarrer.

 Curieusement je n’ai plus le moindre pincement au cœur en voyant rentrer les délégations une à une. En fait, j’ai l’impression d’être devant un film… une fiction irréelle. Ce n’est qu’au moment où le drapeau bleu blanc rouge franchit l’espèce de long sas surmonté par un orchestre philarmonique et débouche dans ce stade olympique majestueux qu’une forme de picotement commence à me titiller.

            Plus le groupe qui salue la foule avance et plus mon ventre émet des bruits particuliers. Pendant le long zoom de la caméra sur les visages des athlètes… je reconnais Léna. Elle fait ce petit signe si familier de la main, mais je ne suis pas à côté d’elle. La vue s’éloigne à nouveau balayant les gradins remplis, le réalisateur remonte le son de la musique qui augmente l’effet dramatique et je sens des larmes couler sur mes joues. La délégation est à présent rangée à côté des autres et subitement, toute la détresse engrangée et contenue depuis deux mois veut reprendre son dû.

            De violents spasmes commencent à me parcourir le corps violemment. Soudain tout le stade s’embrase, la musique explose, les gens se lèvent… c’en est trop pour mon petit cœur. Je pars en courant aux WC, je me jette à genoux  face à la cuvette et je rends tripes et boyaux. Je suis blanc comme un cachet d’aspirine, la fatigue me fait tourner la tête et je décide d’abandonner là mes ex-futurs coéquipiers… je regarderai la suite en différé.

            Quelques heures plus tard j’arrive dans le salon quasiment là où j’avais arrêté la retransmission. Mon père m’invite à m’asseoir et dans un silence religieux nous regardons la fin de cette cérémonie haute en couleur. Après le repas de midi, voyant que mon état de décomposition morale de la veille n’a pas bougé d’un iota, je me dit qu’après le mental, il me faut souffrir physiquement. Je décide donc de prendre les raquettes, afin d’aller explorer à pied les cimes parcourues l’été avec ma moto de trial.

            Tout au long de la montée, l’image de Léna me faisant signe de la main m’aide à puiser la force de pousser sur mes jambes au milieu de cette poudreuse immaculée. Une fois arrivé en haut, sa majesté le Mont Blanc se dresse devant moi. La musique du dessin animé Spirit composée par le génie Hans Zimmer claque dans mes oreilles. Je me dis que j’ai tort de déprimer car la vie est belle. J’habite dans le plus bel endroit de la planète, alors que certains sont entassés dans des HLM au milieu de cités mornes et dangereuses. Qui suis-je pour me lamenter ainsi de la sorte ?

            Je sens que quelque chose est en train de s’opérer en moi. Cette retraite forcée est sur le point de chambouler ma vie, mais je ne le sais pas encore. En redescendant, les arbres des forêts croulant sous la neige prennent soudain une dimension différente. Jusque-là je pense ne les avoir jamais vus réellement. Je n’avais qu’un but : mes piquets rouges et mes piquets bleus. Entre deux slaloms je débriefais avec Éric, je reprenais le téléski et je repassais dans le tracé. Pendant mes entrainements physiques, j’étais tellement dans l’effort que même si je faisais du ski de fond au milieu de décors de rêve, j’étais concentré sur ma souffrance, voulant toujours aller plus loin, et je ne voyais rien. Là… maintenant… j’ai l’impression de découvrir chaque moindre mètre de ce fabuleux domaine skiable qu’est l’Espace Diamant, regroupant plusieurs stations autour de mes Saisies adorées. 

            Le matin du troisième jour je décide d’aller faire un long périple en ski de fond. Cette fois-ci je ne mets pas la musique ; je veux tout entendre… le bruissement de mes spatules sur la neige… le chant d’un oiseau… le bruit du vent… la discussion d’un couple que je croise… le silence… Mais comment ai-je pu vivre à côté de ce trésor sans jamais le voir, ni m’en apercevoir. À présent, seul le fait d’être privé de Léna pendant cette expédition au Canada me chagrine encore. C’est à n’y rien comprendre ; toutes ces années où je n’ai eu qu’un but dans la tête : aller aux JO pour mes dix-huit ans, et aujourd’hui je n’ai plus envie de m’entrainer, je ne rêve plus de cette vie faite de compétitions.

            J’en ai assez de me priver de tout, assez d’aller chaque week-end dans les plus belles stations de France et de n’en voir que le parking et la piste de slalom, assez de refuser les sorties du samedi soir sous prétexte qu’il y a une course le lendemain, assez de manger des aliments riches en fibres mais d’un goût douteux, assez de rester reclus dans ma tanière comme un moine … je veux vivre. Je veux bouffer la vie. Je veux découvrir les hors-pistes de ces fameuses stations dans lesquelles je me rends depuis tant d’années sans les connaître vraiment. Je veux flâner en descendant des pistes vertes avec de la musique dans les oreilles. Je veux m’empiffrer de fondue savoyarde le samedi soir et tant pis pour Léna…

  

 … je continuerai à rêver d’elle

  par médias et petit écran interposés.

 

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