Deux Chemins… Chapitre 6

Roman Deux Chemins... Une Seule Vie Chapitre 6 du romancier Gilles Deschamps

Roman Deux CHEMINS... Une Seule Vie de l'auteur Gilles Deschamps

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         Après une cérémonie de clôture des JO monumentale et un vol de retour animé, Tom fut un brin désarçonné quand il retrouva la normalité de sa petite vie de lycéen. Bien sûr il était devenu la star d’Albertville, mais les fastes de ces quinze jours passés au bout du monde lui manquaient atrocement. Le plus dur pour lui fut de voir partir tous ses collègues de l’équipe de France aux quatre coins de la planète pour disputer les dernières épreuves de la coupe du monde, pendant que lui retournait au lycée préparer son Bac. La seule petite embellie à ce triste constat fut que la station organisait une soirée dédiée à ses deux champions… et qu’il allait revoir Léna.

 

            Le jour « J » sa mère fut heureuse de constater que le sourire revenait sur le visage de son petiot comme elle aimait encore l’appeler. Car pour tout dire après l’enthousiasme du retour et le récit de ses exploits, elle l’avait vu s’éteindre petit à petit, et même la compétition gagnée la semaine suivante ne lui avait procuré aucun plaisir, en comparaison de celle disputée au Canada face aux meilleurs spécialistes de la planète. Du coup il avait décidé de boycotter les deux dernières et ne se concentrait plus que sur son entrainement avec Éric, afin d’être le plus affuté pour ses débuts officiels en Coupe du monde à l’automne.

            – Maman, je ne suis pas trop habillé pour une soirée en station ?

            – Tu plaisantes ! Tu es le héros de la fête et tu dois être le plus beau mon fils, plaisanta-t-elle.

            – Donc je garde cette chemise blanche avec cette veste… pas de sweat olympique ? Qu’est-ce que tu en penses papa ? demanda-t-il une dernière fois, espérant secrètement avoir une deuxième confirmation, car il voulait impressionner Léna qui viendrait sûrement en robe de soirée, comme il y a quatre ans.

            – T’y es beau mon fils, dit-il avec les intonations d’un père pied noir, fier de son rejeton.

 

            Une heure plus tard il entrait dans la salle des fêtes en demi-dieu. Tout le monde voulait lui dire un mot, tout le monde avait une anecdote sur son enfance, tout le monde voulait faire une photo avec lui, mais ses yeux, eux, cherchaient désespérément celle pour qui il s’était mis sur son trente-et-un : Léna. Mais il avait beau balayer la salle du regard, il ne voyait pas sa belle blonde. Il commença même à entrevoir la possibilité qu’elle ait pu annuler au dernier moment, vu qu’elle devait disputer une manche en Norvège le surlendemain. Ce fut le maire qui le tira de ses songes en l’apercevant.

            – Ah ! Voilà notre deuxième vedette.

            Donc elle était bien là ! Mais il n’eut pas le temps de se reposer la question, car une jeune fille brune en robe de soirée échancrée se retourna. Tom eut un moment de flottement avant de se reprendre.

            – Bonjour Léna… ou devrais-je dire : la nouvelle Léna !

            – Oui, ça fait un moment que j’avais envie de voir ce que ça donnerait en brune, lui répondit la jeune championne.

            – Je comprends mieux pourquoi je ne te trouvais pas, essaya de plaisanter Tom qui était visiblement décontenancé par la nouvelle couleur de cheveux qui lui volait le fantasme de sa belle blonde de ses huit dernières années.

            – Ça n’a pas l’air de te plaire, plaisanta-t-elle.

            – C’est juste étonnant ! Alors que toutes les filles que je connais essayent de se décolorer les cheveux pour avoir un joli blond comme le tien : toi tu les fonces.

            – Tu sais, dans ma famille tout le monde est blond comme les blés, alors le fantasme ; c’est d’être brun avec des cheveux ondulés, dit-elle fendue d’un large sourire.

            – Bon ! Ce n’est pas que je veuille vous interrompre dans votre discussion capillaire, mais nous avons une cérémonie à commencer, coupa le maire, et les prenant par le bras, il les entraina vers la scène.

            Le cerveau de Tom était embrouillé. Jusque-là il n’avait pas réellement parlé avec Léna, il s’était contenter d’échanger deux ou trois discussions rapides au Canada et surtout de la rêver, d’inventer des situations où ils partageraient des moments intenses… mais jamais dans aucun d’entre eux, sa belle skieuse n’avait été brune. C’était comme si d’un seul coup les blancs d’œufs qu’il battait en neige afin d’en faire une magnifique mousse blanche onctueuse, s’écroulaient tout à coup et redevenaient un vulgaire liquide translucide.

 

            … Tom avait l’impression d’être devant une inconnue.

 

 

––––  OUI ––––

 

            Curieusement, depuis la cérémonie de clôture des JO à la télé je me sens libre, et au lycée je suis un autre homme. Je vois tout d’un autre œil. Je découvre des choses banales dont je n’avais jusque-là même pas soupçonné l’existence. Je me mets à parler à des gens auxquels je n’avais jamais adressé la parole. Mais le plus étonnant c’est que je deviens interne, puisque je n’ai plus l’obligation de m’entrainer tous les jours.

            Finis les levers aux aurores et le petit footing dans la neige. Finis les départs dans le 4×4 familial gelé. Finis les piquets d’entrainements de nuit que je passais immanquablement tous les soirs en rentrant des cours. Finis les révisions du bac entre deux cours, ou en attendant mon tour à la cantine, car chaque seconde était comptée. Dorénavant je peux jouir d’une vie normale, et je commence à me demander si les chanceux ne sont pas tous ces jeunes qui n’ont aucune passion ou don particulier et qui se contentent de profiter de leur jeunesse.

 

            La deuxième semaine je rentre enfin aux Saisies après quinze jours, étant resté chez un ami d’Albertville le week-end précédent. Plus le bus me ramène vers mes douces montagnes et plus mon cœur bat vite. C’est la première fois qu’en hiver je passe une période aussi longue loin de chez moi. À présent chaque arbre devient unique à mes yeux, chaque clairière enneigée un tableau de maître, chaque sommet un joyau sorti d’un écrin… et dire que pendant tout ce temps je vivais au paradis sans vraiment m’en apercevoir, ni en profiter.

            Quand mes parents me voient arriver un grand sourire accroché d’une oreille à l’autre, ils comprennent que la pilule des Jeux est enfin passée, mais ce qu’ils ne savent pas c’est qu’un chamboulement encore bien plus important est en train de s’opérer en moi.

            – Tu as une mine resplendissante, me lance ma mère, qui donne l’impression de respirer enfin après deux mois d’apnée.

            – Ce n’est pas qu’un air… j’ai vraiment la banane maman et papa. Je me sens un autre homme pour tout dire.

            – Ravi de l’apprendre et de le constater, me coupe mon père en me prenant dans ses bras.

            – Au fait, ce soir tu es de sortie, se risque-t-elle, l’air subitement embarrassée.

            – Ah oui ! Et où ? demandé-je.

            – La station organise une petite fête en l’honneur de notre championne qui est de retour à la station.

            – Mais ne fais pas cette tête maman, je t’ai dit que tout ça était de l’histoire ancienne et qu’il n’y a plus aucun problème. Et puis ça me permettra de revoir tout le monde… ils m’ont manqué depuis quinze jours.

            Devant mon grand sourire franc, ma mère n’a d’autre choix que de capituler. Je l’ai rassurée ; du moins pour aujourd’hui.

 

            Une heure plus tard je me suis fait beau ; pas pour Éric, ni pour mes amis, mais bien pour ma jolie blonde de championne. Avec un peu de chance j’arriverai peut-être à lui dire deux mots.

            – Wouah ! Tu es chic ce soir ! me lance mon père avant de reprendre. Tu vois ma chérie ; quinze jours qu’il a quitté le nid et déjà il met des chemises… je pense qu’on avait une piètre influence sur lui, ironise mon père avant d’éclater de rire.

            – Par contre, tu n’as pas changé toi… tu dis toujours autant de bêtises, lui répond instantanément ma mère, fendue d’un grand sourire et le gratifiant d’un clin d’œil complaisant.

            Je pense que c’est ce qui m’a le plus manqué loin des Saisies : la complicité de mes parents et leur amour immodéré envers ma petite personne. Ces deux personnes sont des gens hors normes comme on en fait peu. Ils se connaissent depuis l’âge de huit ans, se sont aimés quasiment en se voyant, et n’ont plus jamais douté une seule seconde des sentiments qui les animaient. Peut-être est-ce pour ça que j’ai passé les six dernières années à fantasmer sur ma jolie skieuse aux longs cheveux blonds.

            Elle était mon Graal, comme ma mère était celui de mon père. Sachant que je n’avais pas le temps d’avoir une petite amie entre mes entrainements et mes cours, je m’en suis inventée une qui avait la particularité d’être exactement comme je voulais, qui ne me faisait pas de scène, qui était toujours partante pour tout, qui était d’une beauté époustouflante et qui comblait largement le peu de temps où mon esprit n’était pas en prise directe avec l’avenir. L’ennui c’est qu’à présent j’ai beaucoup de temps libre et la rêver ne me suffit plus. Il me faut à tout prix lui parler, apprendre à la connaître vraiment, savoir ce qu’elle aime, ses sensations en compétition…

 

            … en fait devenir tout simplement son ami.

 

 

––––  NON ––––

 

         – Mesdames Messieurs, je vous demande de faire un tonnerre d’applaudissements pour Léna et Tom qui viennent respectivement d’étoffer le palmarès de notre belle station des Saisies d’une médaille d’argent et d’une d’or aux derniers Jeux Olympiques.

            La foule, qui n’avait pas attendu la fin de la phrase du maire de la station pour se faire entendre, se lança dans une standing ovation qui n’en finissait plus. Léna et Tom semblaient gênés de tant de témoignages d’admiration à leurs égards. La jeune championne se pencha vers Tom.

            – Je t’avais prévenu… et ce n’est que le début pour toi, lui dit-elle en lui adressant un clin d’œil.

            Tom était comme un lapin pris dans le faisceau des phares d’une voiture qui fonçait sur lui à vive allure. Il était déboussolé : les applaudissements, les lumières dans les yeux, cette fille qu’il ne reconnaissait pas, le bruit, Tom était dans un monde parallèle dont il n’avait plus les commandes.

            – Je vous propose de faire un petit retour en image sur les jeunes années de nos deux héros, lança monsieur le maire à la foule.

 

            Les lumières s’éteignirent, la musique de la célèbre série Amicalement Votrecommença à résonner dans l’enceinte publique et l’écran géant se partagea en deux, déroulant de chaque côté des images de leurs vies respectives. Tom regardait avec une certaine nostalgie les images de sa belle blonde perdue et Léna découvrait la vie de Tom qu’elle ne connaissait en fait que de vue. Et alors que le générique tirait à sa fin, les lumières se rallumèrent et une dernière image apparut : le baiser de Léna à Tom, lors de la remise des clés de la station quatre ans auparavant. Toute la salle se mit à siffler et une clameur monta comme d’un seul homme : « Le bisou, le bisou, le bisou, le bisou, le bisou, le bisou… »

            Tom se retourna vers Léna, affolé. Elle souriait. La clameur ne baissait pas, alors il durent se résoudre à reproduire la photo à l’identique. Il se rapprochèrent un peu gênés, Tom était dans un état second et ne savait plus du tout comment reprendre possession des commandes de son corps. Quand Léna s’avança vers lui, il ne savait plus où était sa droite et sa gauche, l’envers et l’endroit, le haut et le bas, et fonça droit sur la bouche de Léna. La jeune skieuse ouvrit de grand yeux quand elle sentit les lèvres de son collègue de l’équipe de France entrer en collision avec les siennes. L’étonnement aidant, ils restèrent collés ainsi deux à trois secondes qui leur semblèrent une éternité.

            Heureusement la foule se mit à hurler, siffler et applaudir à tout rompre, les sortant aussitôt d’une situation assez gênante. Le discours du premier magistrat à peine fini, ils furent instantanément happés par la foule qui voulait avoir un moment d’intimité avec les champions et n’eurent même pas le temps d’échanger un seul mot.

 

            Pendant l’heure qui suivit, chaque fois que l’un passait à proximité, l’autre lui faisait un sourire ou un petit signe, mais ils n’arrivèrent pas à discuter ne serait-ce que trente secondes… et puis le micro retentit.

            – Chers concitoyens, je pense qu’il est temps de passer aux choses sérieuse et d’envoyer la musique. Pour cela je vais demander à Tom et Léna de venir ouvrir le bal.

            Les deux skieurs se regardèrent interloqués. Leur regards semblaient se dire : mais qu’est-ce qu’il nous fait, on est pas en 1930 ? Mais le maire insista et ils furent dans l’obligation d’obtempérer. Tom s’approcha tout penaud encore honteux du baiser volé de l’heure précédente, mais le sourire chaleureux de la belle brune le mit à l’aise.

            – Je crois qu’on n’a pas le choix, lui dit-elle en s’avançant.

            – En effet, dit-il en la prenant dans ses bras pour la première fois.

            La musique démarra et ils commencèrent à danser, mais Tom était un bien piètre danseur et le maire sentit qu’il avait fait une grossière erreur, alors il invita le reste de la salle à les rejoindre. En quelques secondes la piste de danse fut noyée de monde et on les oublia.

            – Tu veux qu’on arrête maintenant qu’on a rempli nos obligations ? demanda timidement Tom.

            – Pour une fois qu’on a trois minutes à nous, profitons-en. Alors comme ça, c’est une habitude… on s’embrasse tous les quatre ans, dit-elle en plaisantant.

            – Je suis confus ! J’étais complètement déstabilisé et j’ai tout interprété de travers.

            – Rassure-toi, j’ai bien compris. Tu as vu tout le tralala qu’ils t’ont fait ce soir !

            – Qu’ils nousont fait.

            – Non, je peux t’assurer que ce soir, ils étaient tous là pour toi. Moi c’est devenu une habitude et en plus ce n’est que l’Argent que j’ai ramené. Toi tu es la jeunesse : l’exploit. C’est bien pour toi qu’ils sont venus. Si j’ai un conseil à te donner : profite de chaque seconde de cette période unique de ta vie. Après il y aura une deuxième fois, une troisième et peut-être d’autres encore, mais jamais plus de première !

            – Je le note et j’essaie d’en profiter, mais la vie me semble bien morne aujourd’hui en opposition à ce que nous avons vécu au Canada.

            – Ça aussi il faudra que tu apprennes à le gérer. C’est comme un chanteur qui sort d’un zénith où il vient de passer deux heures avec six-mille personnes qui scandent son nom et qui se retrouve seul le soir dans sa chambre d’hôtel.

            – En fait c’est tout nouveau pour moi et en plus je sais que je vais devoir attendre neuf mois avant de goûter à nouveau à tout ça.

            – C’est vrai que j’étais déjà en équipe de France depuis un an quand j’ai gagné mes premiers JO. En effet ce doit être dur de retourner au bahut la semaine.

            – Je ne te le fais pas dire ! Au fait, tu ne te rappelais pas du baiser d’il y a quatre ans ?

            – Je suis démasquée. Je me rappelais que tu m’avais remis les clés, mais pas que je t’avais embrassé. Et en toute belle fille qui le sait, elle le retourna comme une crêpe. Comment voulais-tu que je m’en rappelle : tu n’étais qu’un enfant… et tu es devenu un bel homme.

            Elle lui avait dit tout ça en le fixant droit dans les yeux. Subitement la couleur de cheveux n’avait plus aucune importance, elle aurait pu les avoir verts que ça aurait été pareil… elle le faisait fondre littéralement. Du coup, pour échapper à ce regard dévastateur il se serra un peu plus contre elle et emmena son menton au-dessus de son épaule. À présent c’était son parfum qui l’enivrait ; décidément il ne s’en sortirait jamais. Mais il eut le coup de grâce quand il sentit la joue de Léna s’appuyer délicatement sur la sienne. Il était à présent retombé définitivement sous son charme. Alors discrètement il lui murmura à l’oreille : encore désolé pour le baiser de tout à l’heure !

            – Pourquoi désolé… c’était plutôt agréable, dit-elle en appuyant sa joue un peu plus intensément contre celle de Tom.

            La chanson allait se terminer. Tom se demandait ce qu’il devait faire devant ces signes encourageants… mais il n’eut pas le temps de se le demander longtemps. Une main ferme lui agrippa le bras et le tira de ses interrogations :

            – Tom ! Il faut que je te présente quelqu’un d’important pour ta carrière, lui dit le maire…

 

            … tout en l’enlevant des doux bras de sa jolie championne.

 

 

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            Avoir des envies est chose facile, les assouvir est en contrepartie beaucoup plus compliqué et j’en fais le dur constat le soir même.

 

  Une fois dans la salle des fêtes où tout le monde ne parle que des exploits de Léna, je me rends compte qu’une grande affiche de publicité pour une marque de parfum, où elle pose nue sous un pull à grosses mailles très ajouré dévoilant une épaule et la naissance d’un sein, trône en plein milieu de la salle. Je m’approche et stoppe devant elle. Sa peau est cuivrée et son regard transperçant. Je n’ai jamais vu cette image et, comme un amateur d’art l’aurait fait dans un musée en découvrant une toile de maître, je reste prostré devant elle en plein milieu de la foule.

            Soudain quelqu’un qui passe dans mon dos me dit :

            – Pas mal la pub !

            Je tourne machinalement la tête et aperçois une jeune fille brune que je ne connais pas, mais dont les traits me sont familiers. Et tout en me retournant vers l’affiche de deux mètres de haut, je lui réponds :

            – Cette fille est à tomber.

            – Merci, me répond-elle.

            Mais qu’est-ce qu’elle me dit ? Pourquoi elle m’a répondu merci ? Je ne lui parlais pas d’elle, mais de la fille de la pub. Je me retourne et au moment où je vais me justifier, le maire fait son apparition.

            – Salut Tom, je t’enlève Léna, j’ai des gens à lui présenter.     

            À cet instant précis, je dois plus ressembler au loup de Tex Avery avec la mâchoire qui se décroche, qu’à un champion de ski en herbe. Je vire instantanément au rouge cramoisi et le maire enlève la fille de mes rêves que je n’avais pas été foutu de reconnaître. Mais comme dans les comédies romantiques, elle se retourne après deux ou trois mètres et me fait un petit sourire qui semble me dire : merci du compliment.

            Quel choc ! Léna est brune maintenant ! Décidément cette année n’en finit pas d’être surprenante ! Il faut que je la revois un peu mieux, je n’ai même pas eu le temps de voir si ça lui allait ou pas ! Ah ben voilà ; ça va être simple, elle monte sur scène. Je vais avoir tout le loisir de l’admirer pendant la durée du discours. C’est vraiment étonnant : je n’ai plus l’impression que c’est la même personne. Un peu comme si des années s’étaient écoulées et que le temps avait effacé toute trace du passé. Elle est toujours aussi ravissante, mais dorénavant sa seule vue ne déclenche plus en moi de pulsion incontrôlable.

            Serais-je enfin guéri d’elle ? Maintenant ils me mettent des photos d’elle… en blonde. Ça y est j’ai le cœur qui flanche à nouveau…

 

            … mais pour les photos.

           

 

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         Tom essaya bien de reparler à nouveau à Léna, mais comme pendant le début de la soirée, il n’eut pas cinq minutes à lui. À chaque fois qu’ils passaient l’un à côté de l’autre ils se regardaient et se souriaient en faisant un petit signe d’impuissance devant la situation qui leur échappait et quand le disque jockey annonça la fin de la soirée ils ne s’étaient toujours pas adressés la parole depuis leur danse.

            Comme dans tous les villages, quand une fête se terminait, la tradition voulait que tout le monde donne un coup de main afin de ranger la salle. Les stations familiales n’échappaient pas à cette coutume et le petit noyau dur de personnes toujours sur place, dont Léna et Tom faisaient partie, ne rechigna pas à mettre la main à la pâte afin de remettre tout en ordre. Là il n’y avait plus de médaillés olympiques mais deux enfants des Saisies qui avaient passé leur enfance à aider les grands à effectuer cette tâche dans la bonne humeur. Sans réfléchir ils attrapèrent une table chacun d’un côté et traversèrent la pièce afin d’aller la remettre à sa place.

            Cette situation eut le mérite de redémarrer la conversation qui avait stoppé brutalement après la fin de leur slow. Tom la bombarda de questions comme si elles s’étaient entassées durant les dernières heures et qu’il n’allait plus la revoir pendant dix ans. Léna était amusée de tant d’intérêt pour sa petite personne, alors que c’était lui le héros de la fête. Il aurait très bien pu faire le coq, comme elle l’avait souvent constaté quand la gloire attrape un nouveau skieur, mais là c’était tout le contraire : chaque fois qu’elle lui posait une question, il revenait à elle et lui demandait encore de lui raconter une course, un déplacement, un entrainement, un état d’âme, une sensation ou encore un conseil.

            En fait Tom avait simplement peur qu’en arrêtant de parler, Léna lui dise qu’elle allait partir se coucher. Mais contre toute attente elle semblait prendre, elle aussi, beaucoup de plaisir à pousser les tas de chaises en compagnie du jeune champion olympique, si bien que lorsque le maire les interpella, ils constatèrent avec surprise qu’ils n’étaient plus que tous les trois.

            – Tom, est-ce que tu pourrais me rendre un service ?

            – Avec plaisir monsieur le maire.

            – Pierre est parti avec les clés et il me faut aller chercher les doubles chez moi. J’en ai pour environ dix minutes. Si tu pouvais me garder la salle au cas où un touriste un peu éméché aurait la fâcheuse envie d’y faire un tour le temps que je revienne, ça me soulagerait !

            – Bien sûr ! Allez-y, je ferai le videur au cas où !

            Mais dans sa voix on sentait une déception immense ; celle de rester là, seul dans cette salle vide au milieu de la nuit froide savoyarde, au lieu de raccompagner chez elle son amie.

            – Vas-y Léna. Je reste.

            – Tu plaisantes ! Laisser là mon jeune équipier ! Je te ferai remarquer que je suis toujours ton aînée… je dois veiller sur toi, dit-elle les yeux espiègles.

            Comme par magie, le sourire refit son apparition sur le visage de Tom.

            – À tout de suite les jeunes. Je fais au plus vite.

            Mais au fond de lui Tom se disait « Prends tout ton temps ». Ils se hissèrent sur l’estrade et s’installèrent sur le plancher de la scène, les jambes pendantes dans le vide. La salle n’était plus éclairée que par les veilleuses qui donnaient un effet de lumière tamisée, procurant à l’endroit une petite sensation de douceur. Tom n’en revenait pas d’être là avec cette fille dont il avait rêvé tant de nuits, qu’elle soit restée avec lui, qu’elle le fixe intensément et que cette nouvelle chevelure brune le déstabilise à ce point. Il savait que c’était un moment clé. Un de ceux qui ne se représenteraient peut-être jamais deux fois dans une vie.

            Le souci était que : autant sur des skis il n’avait peur de personne, autant avec les filles il n’avait qu’une très petite expérience et Léna l’intimidait au plus haut point. Comprenant que Tom était en proie avec des démons intérieurs, elle se dit qu’il fallait qu’elle force un peu le destin. Alors, mettant le plus d’intensité possible dans son regard bleu perçant, elle le fixa intensément. Tom avait le feu vert. Ils avancèrent doucement l’un vers l’autre. Le cœur du jeune skieur s’emballa comme s’il était en plein effort au milieu d’une compétition de ski. Leurs visages n’étaient plus qu’à quelques décimètres. C’était à présent au tour de Léna d’être fébrile. Ce n’était qu’une question de seconde avant que leurs deux bouches ne rentrent en collision. Tom savait qu’il fallait faire durer ce moment unique qui ne reviendrait jamais plus. À cet instant ils pouvaient ressentir le souffle de l’autre. Ils fermèrent les yeux dans un timing parfait et entamèrent de parcourir les derniers millimètres les séparant encore de l’extase sensorielle tant attendue… quand le son de la voix du maire les tira de leur conte de fées savoyard.

            – Ohé ! Les jeunes ! Vous êtes où ?

            Ils ouvrirent les yeux en même temps, mais ne pouvaient parler. Ils se regardaient avec le regard chargé de regrets… mais le moment était passé.

            – Vous êtes là ?

            Tom fixa une dernière fois Léna comme s’il immortalisait la scène avant qu’elle ne disparaisse à jamais et sortit enfin de son mutisme :

            – On est là, dit-il tout en sautant de l’estrade.

            Une fois en bas, il tendit les bras à Léna, comme l’aurait fait tout bon gentleman. Bien entendu, Léna n’avait pas besoin de lui pour redescendre de la scène, elle qui dévalait des pentes à ski à longueur d’année et qui sautait parfois sur une trentaine de mètres de long à plus de trois mètres de haut, mais elle fut touchée par le geste. Elle se laissa glisser le long du corps de Tom et quand ses pieds touchèrent le sol elle resta quelques secondes face à lui, se demandant si ce n’était pas le moment de lui voler un premier baiser, mais une fois de plus le numéro un des Saisies les priva d’un dénouement heureux.

            – Ah ! Ça y est ! Je vous vois. Merci d’avoir attendu. J’ai fait au plus vite, mais ce soir il fait particulièrement froid et la route était très piégeuse.

            – Pas de soucis. On n’a pas vu le temps passer.

 

            Ils étaient à présent dehors et l’autorité municipale ne leur avait pas menti ; il faisait un froid de canard, probablement moins quinze. Le maire les salua et repartit en courant vers sa voiture, laissant face à face Léna et Tom. Mais tout en se regardant, ils savaient que le train était passé et qu’ils n’étaient pas montés dedans. Tom fit une dernière tentative sans grand espoir.

            – Tu veux que je te raccompagne ?

            – Non, c’est gentil. J’habite à deux cents mètres, il gèle et ton chalet est à l’opposé. En plus, demain matin je me lève tôt car je dois partir en Norvège pour l’avant dernière manche de la Coupe du monde. Et franchement on n’est pas en tenue pour rester dehors par cette température, alors on se dit à bientôt ! lui dit-elle en lui souriant.

            – Tu as raison. Je suis frigorifié, répondit-il en se frottant les bras énergiquement. On se dit donc à un de ces jours.

            En disant ça il savait que ce jour risquait d’être loin vu l’emploi du temps de ministre qu’avait la jeune skieuse. Elle s’avança, lui déposa un baiser… sur la joue, le serra dans ses bras un peu plus fort que ne le voulait la tradition, s’écarta de lui, marqua un petit temps d’arrêt et s’en alla. Tom la regarda s’éloigner, ne voulant pas perdre une miette de cette soirée d’ores et déjà classée au panthéon des moments clé de sa vie, avec celui de sa médaille d’or aux JO. Mais au bout d’une dizaine de mètres, elle stoppa, se retourna et, constatant avec plaisir qu’il ne l’avait pas lâchée du regard, lui lança un dernier baiser de la main. Et là, subitement, alors que la dignité aurait voulu qu’il se contente d’un petit signe, il se mit à gesticuler sur place comme un indien qui ferait la danse de la pluie et leva les bras en l’air à la façon de Rocky Balboa à la fin de son footing d’entrainement. Léna éclata de rire et reprit la direction de chez elle…

 

            … mais en marche arrière en le regardant faire le pitre.

 

 

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            Comme tout le monde dans la salle des fêtes, je regarde une à une les photos de Léna s’égrener sur l’écran géant, quant au milieu d’une série sur la soirée des Saisies quatre ans auparavant, celle de la remise de la clé apparaît. C’est la fameuse photo où Léna se penche vers moi et m’embrasse sur la joue. Quelques sifflets montent de l’auditoire, mais déjà la suivante en compagnie du maire l’a remplacée, réduisant à néant mes quelques secondes de gloire éphémère. Je suis toujours hypnotisé quand la lumière se rallume, perdu dans les dernières images d’un fantasme vieux de six ans qui vient de disparaître à cause d’une vulgaire teinture de cheveux.

            J’ai beau la fixer sur l’estrade, rien ne se passe plus. Cette fille est toujours aussi belle, mais elle ne provoque plus cette montée d’adrénaline que la Léna blonde déclenchait en moi, il y a encore de ça deux minutes. Heureusement pour moi, la pièce est remplie de connaissances et j’arrête de focaliser sur elle.

 

            Alors que la piste de danse est pleine à craquer, je me tiens à l’écart discutant avec un groupe d’amis de la station, quand quelqu’un me glisse à l’oreille :

            – Alors comme ça, c’est celui que j’ai embrassé petit garçon, qui trouve que je suis à tomber, maintenant qu’il est devenu un bel homme !

            Je me retourne et elle est là. À juste cinquante centimètres de moi et… je bloque.

            – Désolée ! s’empresse-t-elle de dire devant mon air embarrassé. Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise, mais j’ai tellement l’habitude que ce soit les types de l’équipe de France qui nous chambrent que j’ai trouvé ça drôle d’inverser les rôles.

            – C’est ju… ste que j’ai été… surpris, finis-je par balbutier.

            – Bon ! On repart à zéro. Et tout en lui tendant la main elle me dit : Léna, je m’appelle Léna… mais ça je crois que tu le sais.

            – En effet !

– Par contre je ne sais pas qui tu es ?

            Mon visage s’allonge devant la déception.

            – Encore désolée, mais je n’ai pas pu m’en empêcher  une fois de plus. Je sais parfaitement qui tu es : tu es Tom, cinq fois champion régional de slalom géant.

            – Mais comment le sais-tu ?

            – Tu oublies que l’on vient du même club, qu’on habite la même station et que l’on a eu le même entraineur : Éric. Chaque fois que je peux venir passer quelques jours ici entre deux courses, je passe le voir et il me bassine avec le nouveau prodige de la station.

            J’ai subitement une montée de sang au visage et je ne comprends pas trop ce qui m’arrive. Pendant des années j’ai essayé de la rencontrer et en fait elle me connaissait déjà.

            – D’ailleurs, je pensais que tu serais de la partie avec nous à Vancouver… qu’est-ce qui a cloché ? me demande-t-elle.

            – C’est un vulgaire conc…

            – Pardon Tom, mais je vais devoir t’enlever Léna une fois de plus. Il y a un type de la télé qui voudrait la voir.

            – On finira plus tard, me dit-elle en s’éloignant, me laissant planté au milieu pour la deuxième fois de la soirée.

            Pour me changer les idées, je vais donner un coup de main aux organisateurs en les aidant à servir quelques vins chauds. De fil en aiguille les heures tournent et Léna n’est toujours pas revenue me voir. Mais étonnamment ça ne me dérange pas plus que ça. En effet, je la suis du regard régulièrement et cette longue chevelure brune me trouble au plus profond, allant jusqu’à chambouler ce vieux fantasme qui m’accompagne depuis maintenant six ans. Ce soir c’est comme si je venais de casser mon jouet favori, et qu’il ne me restait que les photos pour étancher ma nostalgie.

            Dans un dernier espoir je lui donne encore trois minutes pour venir me rejoindre, soit la durée du morceau de musique qui passe, cent quatre-vingt secondes avant de passer à autre chose, mille-huit-cents centièmes pour me faire changer d’avis, alors qu’un seul a changé ma vie lors de cette fameuse épreuve de sélection des JO.

            Le morceau cesse, un autre démarre, je la distingue au milieu de la foule, elle se dirige vers moi, je me dis que j’ai bien fait d’attendre encore un peu, mais elle bifurque et retourne discuter avec un groupe de gens que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. Ma décision est prise : après avoir mis la compétition en sommeil provisoirement, je tire un trait définitif sur Léna. Elle m’aura aidé tout au long de ces dernières années à tenir le coup alors que je n’avais pas le temps d’avoir de réelle petite amie. Je savais que je la retrouvais chaque soir une fois mes yeux fermés et chaque week-end d’hiver pendant les retransmissions télé des épreuves de Coupe du monde auxquelles elle participait, et cela suffisait à rendre ma vie plus agréable. Aujourd’hui elle a une nouvelle couleur de cheveux et elle ne me fait plus le même effet, c’est le moment de passer à autre chose. Dans quatre mois j’aurai le bac en poche, finies les années lycée et vive la vie de jeune adulte…

 

 

 

                        … Pour la première fois depuis très longtemps ;

                                               je me sens libre.

 

ebook : 3,70 E

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