Deux Chemins… Chapitre 2

Roman Deux CHEMINS... Une Seule Vie de Gilles Deschamps

Roman Deux CHEMINS... Une Seule Vie de l'auteur Gilles Deschamps

 

––––  NON ––––

 

            La voiture roulait depuis une trentaine de minutes quand une lueur rouge se dessina à travers les arbres. Son père fit la moue et très vite, ce qu’il redoutait le plus arriva : il y avait un bouchon. Probablement un accident.

            – Non ! Pas aujourd’hui, laissa échapper Tom.

            – Ne t’inquiète pas mon chéri. Tu sais bien que ton père prend toujours de la marge ! lui répondit gentiment sa mère avec la voix de la sagesse.

            – Je sais, mais avoue que depuis que je fais cette route je n’ai jamais eu de problème et il faut que ça tombe aujourd’hui.

 

            Mais les minutes passaient et la voiture familiale n’avait pas avancé d’un iota.  

            – Bon, je vais jeter un coup d’œil pour voir ce qu’il se passe plus bas, annonça son père. Ma puce, si ça se débloque et que je ne suis pas revenu, tu prends le volant et tu me récupères au passage.

            – Pas de problème, vas-y et ramène nous des bonnes nouvelles.

            Tom ne parlait plus. Il était en train de bouillir intérieurement. Dans trois heures le départ de la course de sa vie serait donné… avec ou sans lui. Il essayait de se rassurer comme il pouvait en se disant qu’il ne restait qu’une heure quarante-cinq de route et que par conséquent il avait encore le temps de patienter. Mais si c’était grave et que le dépannage durait encore une heure ou deux : sa vie serait foutue. La veille pourtant, ses amis avaient tous loué un appartement sur place, lui, avait préféré rester aux Saisies afin de ne rien changer à ses habitudes et pouvoir visionner une fois de plus les vidéos des champions dont il s’inspirait. Mais probablement que cela avait été une erreur. Il se promit qu’on ne l’y reprendrait plus, mais en attendant il était bel et bien coincé dans la montagne… impuissant face à son avenir.

 

            Dix minutes plus tard son père était de retour. La mine souriante. Tom en conclut que les nouvelles devaient être bonnes.

            – C’est bon : ils en ont encore pour une quinzaine de minutes pour finir de dégager la route. Un arbre est tombé en plein milieu de la chaussée envoyant un camion dans le fossé, et à eux deux ils bloquent tout. On aura encore quarante-cinq minutes de rab pour le voyage. Tout va bien. Tu vois fiston quand je te dis qu’il faut toujours prendre de la marge au cas où ! Aujourd’hui ça nous sauve la vie.

            – On n’est pas encore arrivés papa !

            – Tout ira bien.

 

            Mais les quinze minutes se transformèrent en vingt minutes, puis en trente. Tom était un peu comme une cocotte-minute prête à exploser.

            – On va pas y arriver, lança Tom la voix défaitiste pour la première fois de sa vie.

            – Je sais que ça ira ; ça ne peut être autrement, lui répondit du tac au tac sa mère.

            Quand, enfin les voitures commencèrent à avancer, ils n’avaient plus que cinq minutes de battement. Son père non plus n’en menait pas large. Il savait qu’au moindre souci, comme un pneu crevé, c’en était fini des espoirs de Jeux Olympiques pour son fils et il ne savait pas s’il s’en remettrait.

 

            Heureusement pour eux la circulation fut fluide et ils arrivèrent à trois minutes de l’heure fatidique. Tom sortit en trombe de la voiture, n’écoutant pas les encouragements de son père et les mots tendres de sa mère. À présent il était énervé. Lui qui aimait se mettre à l’écart dans la montagne avant chaque départ, afin de méditer et se vider la tête, se retrouvait en train de courir comme un dératé en chaussures de ski, son matériel dans les bras, vers le point de ralliement. Il récupéra sur le fil son dossard et monta dans le télésiège en nage…

 

            … mais il était à l’heure pour le grand rendez-vous.

 

 

––––  OUI ––––

 

            Un peu comme si j’avais une programmation automatique dans la tête, je me réveille alors que nous passons sur le barrage du lac Chevril au pied de Tignes. Je m’étire.

            – Désolé, mais j’avais bien besoin de deux petites heures de sommeil.

            – En fait tu as dormi presque trois heures. On a eu un bouchon en venant, mais ne t’inquiète pas on est pile poil dans les temps. Pendant que tu te prépares je vais récupérer ton dossard et je t’attends au pied du télésiège.

            – Me connaissant, heureusement que j’ai dormi, sinon j’aurais été d’humeur massacrante. Enfin, je suis à présent super reposé, car je peux bien vous l’avouer maintenant : j’ai eu une nuit affreuse.

            – La pression de la course d’aujourd’hui ?

            – Non, la pression de l’huitre qui n’est pas passée, ironise-je.

            – Oh ! lâche mortifiée ma mère. Je suis désolée mon chéri.

            – Ne t’inquiète pas maman, tout va bien dorénavant. Les trois heures de sieste ont remis les compteurs à zéro. Et je serai pas obligé de méditer car je suis hyper-méga relax, dis-je en éclatant de rire de manière à rassurer ma mère qui commence, elle, à être tendue à ma place.

            Je mets mes chaussures, j’enfile mon blouson, prends mon casque, mes gants, mes skis, mes bâtons et je me tourne vers ma mère :

            – On se retrouve au pied du slalom dans une petite heure ?

            – Avec ta qualification en équipe de France à la clé !

            – Promis, je te la ramène maman.

            Elle m’embrasse et je m’en vais le cœur léger. En fait la mauvaise nuit aura été une aubaine car je suis à présent au top de ma forme. Pas un soupçon de pression. Je suis prêt à en découdre avec le chrono.

            Mon père me tend mon dossard : le numéro quatre. C’est très bon, car les trois premiers me nettoieront la piste de la petite micro poudreuse qui pourrait rester sur le tracé du slalom et je n’aurai pas les ornières qui gêneront les derniers.

            – Je vais me préparer et je te retrouve en haut, me dit mon père en s’éloignant.

            – À tout de suite papa.

 

            Notre numéro est bien rodé. Mon père m’aide à me préparer en bas. Une fois que j’ai pris le télésiège en direction du départ il me laisse reconnaître le slalom, va se mettre en tenue de ski et me retrouve en haut. Il ne me parle plus jusqu’au départ de la course, sachant que je me concentre. À trois minutes du départ, j’enlève le pantalon de ski que ma mère m’a concocté, un peu à la façon des chippendales qui se délestent de leur vêtements en un seul coup sec. Je le tends à mon père, et à une minute du départ je lui donne mon anorak. Il ne me reste plus à présent que ma combinaison hyper-moulante qui me fait office de deuxième peau. Il m’envoie le clin d’œil du père aimant qui a confiance en son rejeton, et s’en va, de manière à être en bas pour me redonner mes vêtements chauds une fois le slalom terminé.

 

            Bien installé sur le télésiège je repense à toutes ces années où j’ai parcouru une multitude de stations des Alpes, avec papa comme coach particulier et premier supporter. Bien sûr j’ai un entraineur au club des sports, Éric, mais pour les compétitions le week-end, je pars toujours avec mon père. Notre connivence est telle que, peu importe les imprévus, je peux toujours compter sur lui. Je pense qu’aujourd’hui, même s’il ne me le montre pas, il est plus à cran que moi. Si je vais aux JO, il aura l’impression d’y aller à travers moi et sera l’homme le plus fier de la terre.

            Depuis que je suis en âge de skier je rêve de ces Jeux Olympiques pour mes dix-huit ans. C’est le plan parfait pour le reste de ma vie, car je n’aurai pas à choisir entre les études et le ski… ce sera le ski. C’est comme si une certitude m’habitait :

 

            … J’aurai une médaille olympique dans trois mois.

 

 

––––  NON ––––

 

            À peine arrivé à la base de départ, son entraineur haussa le ton en gesticulant.

            – Mais qu’est-ce que tu fous ?

            – Y avait un bouchon à Albertville.

            – Allez dépêche-toi ! Il te reste moins d’une minute pour la reconnaissance du parcours. Ils ferment la piste dans exactement trente secondes.

           

            En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Tom a parcouru les derniers mètres dans un puissant pas de patineur et se présente au portillon de départ… dix secondes après la fermeture.

            – Désolé c’est fini, lui dit l’air navré le chronométreur.

            – Quoi ! Mais vous plaisantez ! Je ne suis en retard que de dix secondes !

            – La piste est ouverte depuis une heure : vous aviez largement le temps avant !

            – Y avait un accident sur la route et j’ai été bloqué une heure. S’il vous plait, laissez-moi passer. Sans cette reco, je ne pourrai pas courir à armes égales contre les autres.

            – On est en sélection pour les Jeux Olympiques mon pti’ gars. Tu crois que si tu arrives en retard aux JO ils te diront : c’est pas grave, vas-y quand tu veux ?

            – Mais personne ne le saura !

            – Tu plaisantes ! Il y a des caméras partout, le juge de chronométrage m’a donné l’ordre de fermer la piste. Il y a le président de la fédé qui est là : non c’est pas possible.

            Mais voyant la mine déterrée de Tom, ce dernier lui précise quelque chose :

            – Mais rien ne t’empêche de faire la reco de l’extérieur du parcours. Une fois en dehors des piquets, derrière les barrières : tu peux faire ce que tu veux, comme les spectateurs.

            Tom, passablement énervé, se retourne et sans un mot opte pour cette option de remplacement qui lui permettra au moins d’avoir une idée des enchainements de portes rouges et bleues.

            Heureusement pour lui, cet exercice fut moins terrible qu’il ne l’aurait cru. Vu sa grande expérience des compétitions, malgré son jeune âge, il avait à présent une idée assez claire des difficultés. Sur le télésiège le montant pour la deuxième fois de la matinée vers le sommet du slalom, Tom fit le vide : il tenait là ses quelques minutes de méditation qui lui étaient nécessaires. Il laissa toutes les péripéties de la matinée le traverser, plus rien ne l’atteignait, il était à présent en concentration maximale. En se laissant glisser vers le départ, Tom était dans une bulle, il n’entendait plus rien à part les battements de son cœur et le crissement de ses skis sur la neige glacée. Il se mit à l’écart, afin de ne pas briser ce précieux équilibre et attendit son heure.

            Quand le dossard numéro un s’avança, le décompte de Tom était donné. Son père récupéra son pantalon de ski et quand le numéro trois entra dans la cabane de départ, il tendit son anorak à son père, qui lui fit un clin d’œil avant de filer vers la ligne d’arrivée.

            Le chronométreur lui fit signe de se présenter au portillon de départ et s’excusa encore de ne pas l’avoir laissé passer, mais Tom, dans un état second, ne l’entendit pas. Il avait devant ses yeux le slalom géant le plus important de sa vie. Celui qui allait lui donner son billet d’entrée pour l’équipe de France et dans la foulée : les Jeux Olympiques. Il positionna ses bâtons de ski de l’autre côté de la cellule, en tapotant machinalement la neige de manière à s’assurer de la stabilité du terrain avant l’effort, et fixa son regard sur le décompte électronique. Plus que cinq secondes. Comme dans une voiture de course le régime moteur monta brusquement, mais là il s’agissait de son palpitant. Trois… deux… et puis UN.

            Tom s’arc-bouta comme s’il voulait faire l’homme droit sur ses bâtons de ski et, dans un violent coup de reins, s’extirpa de l’aire de départ. Avant les premiers piquets bleus il fournit un effort surhumain afin de prendre un maximum de vitesse, et dès qu’il attaqua la première porte il se concentra sur ses trajectoires. Elles étaient parfaites, malgré l’absence de reconnaissance officielle. Son style était coulé. Ses prises de carres d’une précision millimétrique. Le rouge et le bleu s’enchainaient sous ses yeux avec une aisance déconcertante, si bien que quand il vit au-dessus de sa tête la banderole d’arrivée, il n’attendit pas d’avoir son temps pour exulter, et leva les bras en signe de victoire…

 

            … il savait.

 

 

––––  OUI ––––

 

            Je regarde ma montre et je me rends compte qu’il ne me reste que deux minutes avant la fermeture de la piste pour la reconnaissance, alors je file directement à l’aire de départ. Tant pis, je dirai bonjour à Éric plus tard. Le chronométreur me donne l’autorisation et je m’élance à allure d’escargot, tout en dérapage entre chaque piquet afin de ne pas détériorer la piste. J’étudie chaque trajectoire, chaque inégalité de la piste et la grave au plus profond de mon cerveau. Cette préparation est d’une importance capitale, car elle impacte directement sur l’attitude à avoir lors de ma course.

            Tout à coup une pensée me vient : si je n’avais pas regardé ma montre et que j’étais allé dire bonjour à mon entraineur, ne serait-ce qu’une minute, ma course aurait pu s’arrêter là… faute de recos. Rien que le fait de me dire que presque dix ans d’abnégation auraient pu être réduits à néant à cause d’un bonjour, me donne la chair de poule. Heureusement tu es lucide, tu as regardé l’heure et tu es en train de prendre des notes virtuelles, alors reconcentre-toi mon pti’ père.

           

            Un quart d’heure plus tard je suis de retour en haut du slalom et je vais enfin dire bonjour à mon entraineur.

            – C’était moins une tout à l’heure ! Ne me refais plus jamais ça ! J’ai cru que tu ne viendrais plus.

            – C’est à cause d’un accident sur la route.

            – Tu dois être à cran ?

            – Pas le moins du monde…  je dormais.

            – Alors toi t’es relax… arriver à dormir avant une sélection officielle exceptionnelle d’une seule manche !

            – C’est une longue histoire, je te la raconterai plus tard. Maintenant je t’abandonne, je vais me concentrer.

            – Oui. Je te laisse rentrer dans ta bulle. De toute façon, on se retrouve en bas pour le champagne.

            Je m’éloigne un petit sourire accroché aux lèvres. C’est bon d’avoir des gens autour de soi qui croient en vous. Savoir que mes parents et Éric ont une confiance aveugle en moi me galvanise et m’aide à me sentir plus fort. Aujourd’hui je suis invincible et seul un cataclysme pourrait m’empêcher de décrocher ma place en équipe de France.

 

            Ça y est le numéro trois rentre dans l’aire de départ. C’est le moment d’enlever mon anorak. Wouah ! Ça pique. Je ne m’étais pas rendu compte que le thermomètre était si bas ! Je tends le blouson à mon père qui me gratifie en silence de son fameux clin d’œil d’encouragement et je me dirige vers le portillon… quand une violente pointe me traverse le ventre, me pliant littéralement en deux. Le chronométreur inquiet s’avance vers moi.

            – Tout va bien ?

            Je lui réponds un « Oui » qui ne le convainc qu’à moitié, mais le chrono décompte déjà et dans trente secondes c’est à moi. Je pense que le froid a ravivé ce satané mollusque qui vit encore dans mes entrailles. Plus que dix secondes, il faut que j’arrête d’y penser : ou j’abandonne et finis mes espoirs de victoires internationales, ou je serre les dents pendant une minute trente et après j’aurai tout le temps de me lamenter sur cette vaurienne d’huitre. Trois secondes, j’essaie de faire le vide. Deux secondes, j’y arrive tant bien que mal. Une seconde, il faut tout donner. Allez ! C’est maintenant que tu joues ta vie.

            Je pousse de toutes mes forces sur mes bras et mes jambes pour m’extraire du portillon de départ, mais une fois dans la première porte bleue, je sens que j’ai déclenché mon virage avec quelques centièmes de seconde de retard et je rate le point de corde de quelques centimètres. Oh, ce n’est pas grand-chose, mais je sais que je viens de laisser filer un dixième. C’est pas grave : reste concentré, voilà tout ce qui importe. La rouge suivante je récupère la trajectoire idéale. Les trois autres sont parfaites, mais dans la suivante, je fais une faute de carre. Je viens encore de perdre au moins cinq dixièmes.

            Mais qu’est-ce que tu fous Tom ? À ce rythme-là tu vas la rater ta course ! Plus j’enchaine les piquets et plus je comprends que ma mauvaise nuit pèse lourdement sur mes jambes. Mon style est heurté, saccadé. Ma fluidité légendaire n’est plus qu’une lointaine illusion. Plus le portique d’arrivée se rapproche et plus je sens que ma vie est en train de basculer…

 

            … je ne peux pas être qualifié avec ce parcours-là.

 

 

––––  NON ––––

 

            Tom dût attendre encore une bonne demi-heure avant d’exulter. Il ne restait plus qu’une dizaine de concurrents, mais la piste s’était énormément dégradée et même lui ne serait plus en mesure de se qualifier s’il repassait maintenant. Tom commença par sauter dans les bras de ses parents en les serrant très fort.

            – Je savais que tu allais réussir, lui dit sa mère entre deux sanglots.

            – Je suis tellement fier de toi mon fils, continua son père les yeux humides.

            – Je crois que je ne réalise pas vraiment que ma vie est en train de basculer. Je vous laisse, je vais voir les autres.

            – Prends tout le temps que tu voudras, on t’attend avec ta mère à la terrasse du café qui est au coin.

            – Ça marche. Et merci maman d’être venue, lui lança Tom les yeux remplis d’amour avant de s’éloigner.

            À présent c’était son entraineur qui l’étreignait.

            – T’es un sacré numéro. Quand tu n’as pas pu faire la reco, j’ai cru que c’en était terminé de tes rêves de JO. Je pense que de mémoire d’entraineur je n’ai jamais vu un skieur gagner une course, de surcroit avec une marge si importante, sans avoir au préalable étudié le slalom. Tu vas vivre et faire de grandes choses Tom. J’espère que tu resteras le même et que tu ne prendras pas le melon une fois que tu auras à ton palmarès une multitude de titres.

            – Je te remercie, mais pourquoi tu me dis ça ?

            – Parce que j’en ai vu un certain nombre dans ma carrière, basculer dans l’arrogance une fois les victoires arrivées en Coupe du Monde. Je te connais depuis que tu as dix ans et tu es une belle personne. Le monde dans lequel tu vas te lancer n’est plus celui des bisounours dans lequel tu évoluais jusqu’à présent. Même si les skieurs sont plutôt des gens cool comparés à d’autres sportifs, ils n’en sont pas moins des athlètes de haut niveau prêts à tout pour y arriver, et parfois leurs égos démesurés leurs font dire et faire des trucs pas très jolis. Alors si un jour tu es sur le point de basculer dans la stupidité ; arrête-toi trente secondes et repense à ce que te disait ton vieil entraineur. Mais bon, aujourd’hui c’est jour de fête, alors va voir tes potes, ils attendent tous leur tour pour te féliciter.

            – Merci Éric. Je saurai m’en rappeler…

 

            … Et sur ce, il partit retrouver ses amis skieurs.

 

 

––––  OUI ––––

 

            Pour l’instant rien n’est encore perdu. Je suis quatrième et dernier qualifié. Mon père m’apporte mon blouson, il est stupéfait.

            – C’est à cause de cette nuit ?

            – Oui, ma douleur au ventre s’est réveillée juste avant le départ et m’a tiraillé tout le long du slalom. Oh, ce n’était pas aussi violent que cette nuit, mais assez pour me déconcentrer et me faire faire de petites erreurs stupides.

            – Pour l’instant tu es quand même qualifié !

            – Je sais, mais j’ai bien peur que mon temps ne tienne pas longtemps, ne puis-je m’empêcher de répondre la voix chargée d’émotion.

            – Je vais retrouver ta mère qui est mortifiée de t’avoir fait manger cette huitre, hier soir.

            – Je reste là et j’attends.

            – À tout à l’heure et on croise les doigts.

            Je suis dans un état second. C’est la première compétition que je rate depuis cinq ans. Ma plus mauvaise place ayant été une troisième, parce que j’avais la grippe. Toutes les minutes je vois descendre le skieur suivant et juste avant qu’il ne franchisse la banderole d’arrivée, je croise les doigts dans mes poches de manière à ce qu’il ne fasse pas un meilleur temps que moi.

            Je ne peux m’empêcher de repenser à toutes ces heures passées dans des slaloms afin de peaufiner ma technique. Tous ces samedis soir où je ne suis pas sorti, mettant ma vie personnelle de côté, privilégiant ma condition physique pour la course du dimanche plutôt que de prendre du bon temps avec mes amis. Cinq années à dominer les catégories dans lesquelles je concourais, pour peut-être échouer à cause d’une huitre qui ne passe pas : quel dégout !

            Éric vient d’arriver. Il a la mine basse.

            – Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Pardon de te dire ça, mais je ne t’ai jamais vu skier aussi mal. Ton style était heurté, tes virages étaient toujours déclenchés une fraction de seconde en retard, tes relances inexistantes. Je ne sais même pas comment tu es arrivé à établir ce quatrième temps synonyme de JO !

            – J’ai malheureusement une explication.

            Alors, la tête basse de celui qui a fait une bourde, je lui raconte mes péripéties de la nuit à cause de ce satané mollusque. Mon entraineur se sent soudain un peu bête de m’avoir ainsi descendu et se reprend.

            – Bon, rien n’est perdu. Ton temps a l’air de tenir. Il ne reste que dix skieurs et la piste est dans un sale état. Je ne pense pas que l’un d’entre eux puisse améliorer.

            Mais à peine finit-il sa phrase que le temps du concurrent venant de franchir l’arrivée claque dans ma tête comme une détonation dans une mine de charbon.  Pour seulement un centième ma vie bascule… je suis dévasté… c’est fini… je n’irai pas aux Jeux Olympiques. Tout ce pour quoi je m’entraine depuis l’âge de dix ans est en train de disparaître en fumée. Je me laisse tomber à genoux dans la neige et me prends la tête dans les mains. Mon entraineur me pose la sienne sur l’épaule.

            – Tom ! Je suis désolé ! Je vais porter réclamation auprès de la fédé. C’est la première fois qu’il y a ce mode de sélection assez barbare. Je vais demander à ce que tu sois repêché.

            – Non Éric, tu ne feras rien ! Je ne veux pas devoir ma place en équipe de France à un passe-droit.

            – Mais tu plaisantes : la presse régionale te présente comme le successeur de Killy, alors ils pourront faire un effort.

            – Et si c’était le cas : je te laisse annoncer au quatrième qui saute sur place depuis que l’on discute en pensant à ses Jeux Olympiques, qu’il n’ira pas. Non. Il y avait des règles et je les ai acceptées. Il faut que je m’y fasse je n’irai pas aux Jeux dans trois mois…

            – Tu as pourtant encore une tout petite chance !

            – Ah bon ! Et laquelle ?

            – Concrètement tu peux encore participer aux Jeux Olympiques. En effet, si l’un des quatre représentants de l’équipe de France de slalom géant se blesse lors d’une compétition ou d’un entrainement, c’est toi qui prends sa place puisque tu as fini cinquième aujourd’hui et tu es donc premier remplaçant sur la liste d’attente.

            – Mais tu as raison, je n’y avais pas pensé. Je te laisse, je vais le dire à ma mère qui est en train de se décomposer.

            En marchant vers mes parents, le sourire revient avec le mince espoir auquel je veux me raccrocher dorénavant : j’ai toujours eu une bonne étoile…

 

 

 

                        … et je ne vois pas

                                                pourquoi elle m’abandonnerait

                                                            dans ce moment critique.

 

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