Norah : Chapitre 4

Roman NORAH de l'auteur Gilles DESCHAMPS

Norah une roman de Gilles Deschamps

 

Le premier jour ils naviguèrent entre les trois bouts de terre isolées au large du Morbihan : Houat, Hoëdic et Belle-Îleafin que Paul apprenne les rudiments de la navigation. Amandine ne voulait pas qu’il l’aide, mais il avait tellement insisté pour qu’elle lui explique, qu’elle avait fini par capituler. Elle passa donc la journée à lui apprendre les noms barbares qui remplissaient le lexique du parfait petit marin, lui montra comment barrer le catamaran, lui expliqua la fonction de chaque cordage appelé Bout,de chaque poulie répondant au nom de Winch, de la droite Tribordà la gauche Bâbord, en passant par l’avant laProueet enfin l’arrière du bateau laPoupe. Quand le soir arriva, Paul était vanné, noyé sous une masse d’informations. « Si j’en retiens dix pour cent, j’aurai de la chance »se dit-il. De son côté Amandine était contente du tour qu’elle venait de lui jouer, car pour tout dire elle en avait rajouté des tonnes pour l’épater.

 

Le deuxième jour ils mirent le cap sur l’île d’Yeu. La navigation se fit sans encombres, Amandine s’occupait de tout et Paul travaillait à son livre sur son ordinateur, ou prenait des notes si la houle était trop forte. Il passait de longs moments à observer son capitaine féminin, car il avait décidé de changer un petit peu la fin de son roman. Ce dernier allait se terminer en mer et il allait se servir du personnage d’Amandine pour clôturer en beauté son histoire.

 

Le troisième jour ils débarquèrent sur ce petit bout de terre au large de Saint-Jean-de-Monts : l’île d’Yeu, y louèrent une jeep jaune et se baladèrent toute la journée. Le dépaysement était incroyable, on sentait déjà les influences du Pays Basque arriver. Les maisons étaient toujours aussi blanches, mais leurs toits avaient troqué leurs ardoises noires pour des tuiles du sud bien rouges.

 

Le quatrième jour : direction Oléron et ses grandes plages. Là, Amandine laissa les commandes à Paul qui tremblait comme une feuille. Mais la sensation indescriptible qui le prit aux tripes quand le vent s’engouffra dans le spinnaker, lui donna un sentiment de toute puissance, un peu comme s’il avait soudainement le pouvoir de dompter la mer. Il était comme un gosse avec un jouet, à la différence près que celui-ci coûtait la bagatelle de deux-cent-cinquante mille euros.

 

Le cinquième jour ils firent quasiment du sur place, pas une once de vent, comme aimaient à dire les marins : Il y avait Pétole. Amandine finit d’ailleurs par se résoudre à allumer les deux moteurs, afin de rejoindre l’île de Ré qui était leur escale pour la nuit.

*

La plage est en vue, Amandine vérifie ses sonars, car quand on navigue dans deux mètres d’eau et que la ligne de flottaison du bateau est de un mètre cinquante, il faut être précis, si on ne veut pas s’échouer. Turtle avance doucement, comme un char d’assaut qui bloque une chenille après l’autre pour se guider. La plage n’est pas loin, mais les derniers mètres sont souvent les plus traitres. Tout à coup le moteur droit s’étouffe, Amandine le coupe instantanément, ce qui a pour effet de faire aussitôt dévier le bateau de sa route idéale et malheureusement le pire se produit : le catamaran stoppe net, échoué sur son flotteur gauche. Amandine se penche, heureusement, ils sont posés sur du sable, la coque n’est pas abîmée.

– Amandine, que veux-tu que je fasse ?

– Maintenant ce n’est plus la peine de paniquer, on a tout notre temps, surtout qu’avec le faible coefficient de marée ça ne changera rien. Je mets ma combi, je prends un masque et je vais voir dessous ce qu’il en est.

 

Dix minutes plus tard Amandine est à nouveau à bord, le constat est simple.

– Il y a un bout qui s’est détaché de la fixation du trampoline à l’avant et qui s’est pris dans l’hélice.

– Un bout ?

– Oui un cordage si tu préfères.

– Ah oui ! Tu me l’as déjà expliqué.

– Le problème est que s’il est rentré dans l’axe, je ne sais vraiment pas comment on va faire pour le sortir de là–dedans. Heureusement j’ai coupé le moteur tout de suite ! Peut-être que ce n’est que superficiel ! Je vais retourner sous l’eau attacher une corde au bout enroulé autour de l’axe, je vais débrayer le moteur et à tous les deux on va tirer en priant qu’il se déroule et qu’il libère l’axe moteur.

Quand Paul et Amandine attrapent la corde, ils se regardent, prennent leur respiration et à trois tirent de toutes leurs forces : rien. Au bout de dix tentatives infructueuses, Paul s’arrête et lance à sa coéquipière :

– Amandine, je ne veux pas être un oiseau de mauvaise augure, mais tu as bien débrayé le moteur droit ?

– Tu me prends pour q… Oh non ! Dans l’empressement c’est le gauche que j’ai libéré. Allez à trois on réessaye. Un, deux et trois…

Et là, comme par enchantement, la corde vient doucement, le bout apparaît et se dégage totalement. Amandine est tellement heureuse qu’elle saute dans les bras de Paul, qui sent pour la première fois la poitrine de sa colocataire se presser contre la sienne. Il est tellement pris au dépourvu qu’il en est troublé.

– Bon, on a gagné une bataille, mais pas la guerre. Il nous faudrait un gros bateau à moteur pour nous treuiller.

– Donc si je comprends bien, on a plus qu’à attendre en faisant de grands signes.

– Je pense que nous n’avons pas le choix, mais vu l’heure, je pense qu’on ferait mieux d’attendre demain.

– Oui, tu as raison, au moins on pourra dormir l’esprit tranquille, on sait qu’on ne dérivera pas pendant la nuit.

Malgré ce trait d’humour l’équipage n’est pas très rassuré ; ce n’est jamais très drôle d’être planté sur l’océan avec un voilier de plusieurs tonnes.

 

Le lendemain matin quand Paul se lève, Amandine est déjà sur le pont en train de réfléchir.

– Bon si je comprends bien, la mission d’aujourd’hui, c’est de dérouter des bateaux à moteur jusqu’à nous.

– Gagné !

Le premier est un autre catamaran, mais il n’a pas assez de puissance, le deuxième un bateau à moteur, mais il a peur de s’échouer et il fait demi-tour, le capitaine du troisième, est sûr de lui :

– On va vous tirer de là, ne vous inquiétez pas.

Il accroche son ancre à celle de Turtle et commence à faire vrombir les moteurs, le cata bouge d’un mètre, mais rien n’y fait il n’ira pas plus loin.

– Merci, on a déjà dégagé le flotteur droit.

– Et si on ne faisait marcher que le fameux moteur droit, pour faire pivoter le bateau sur lui-même, lance Paul, assez content de son idée.

– Pas si bête ! renchérit Amandine. On essaye.

Après avoir remercié mille fois le capitaine du bateau à moteur, elle allume le moteur à tribord et monte progressivement les gaz. La coque tremble, mais rien ne bouge, alors Amandine monte un peu plus la puissance, elle sait que le moteur ne résistera pas indéfiniment à ce régime-là. Mais le miracle se produit, le bateau fait un quart de tour sur lui-même et se libère de son piège pour retourner flotter sur ce bel océan bleu comme si de rien n’était. Amandine vérifie instantanément la profondeur et décide de reprendre le large et ses grands fonds. Elle a bien retenu sa première leçon : toujours rester humble avec l’océan, ne jamais jouer avec lui, car, à de rares exceptions près, c’est toujours lui qui gagne.

 

Cette mésaventure a eu un autre effet ; elle a rapproché un peu plus Paul de sa capitaine.

*

Le septième, le huitième et le neuvième jour ils naviguèrent en pleine mer à la seule force du vent dans les voiles. Paul continuait d’écrire, mais il passait de plus en plus de temps à observer Amandine caché derrière ses lunettes noires. Il la trouvait réellement de plus en plus belle. Elle se baladait la plupart du temps avec un mini short et une chemise d’homme entrouverte, qu’elle nouait à sa taille, dévoilant son magnifique petit ventre bronzé. De temps en temps pendant une manœuvre la chemise s’entrouvrait un peu plus que d’habitude et Paul apercevait furtivement un sein. Que dire de ses jambes qui avaient l’air d’une douceur à rendre malade le plus soyeux des draps de soie. Mais plus il tombait sous son charme et plus il repensait à Lily, il avait l’impression de la trahir. C’était un sentiment tout à fait stupide, vu qu’il n’avait pas parlé à Lily depuis plus de quinze ans, qu’elle était sûrement mariée, peut-être avait-elle des enfants et il ne lui devait absolument rien. Mais c’était plus fort que lui, un peu comme si une petite voix lui susurrait : « Ne lâche pas, un jour ton heure viendra avec Lily ».

 

Le dixième jour ils retrouvèrent la côte et le pays basque espagnol. Ici on pouvait dénicher de petites criques de sable fin coincées entre deux falaises. Amandine proposa à Paul de se faire une petite après-midi farniente sur la plage déserte qu’ils avaient sous les yeux. Sitôt dit sitôt fait, ils jetèrent dans mini Turtle leurs serviettes de plage, des bouquins, deux trois bricoles et filèrent direction : Bronzette sur le sable.

*

– Incroyable, dit Paul, c’est comme dans les films. Personne, et une plage de rêve avec de l’eau bleu turquoise.

– Hé oui ! C’est la magie du bateau, il n’y a plus qu’à espérer que d’autres n’auront pas la même idée. Comme on est début juin on a une chance d’y échapper. En plein été ce n’est même pas la peine d’y penser, ce sont des centaines de bateaux qui jettent leurs ancres dans la baie.

– Bon ! On se met où ?

– Malgré le fait que la plage soit entièrement à nous, j’aime bien ce petit coin entre ces deux rochers qui semblent avoir poussé là pendant la nuit, ça nous donnera un peu d’intimité.

Paul ouvre de grand yeux : « Mais qu’a-t-elle voulu dire par« un peu d’intimité » ? »

Amandine pose son sac et en sort sa serviette, enfin, drap de bain semble pour une fois de circonstance. Le bout de tissu en éponge doit mesurer au bas mot deux mètres sur deux. Une fois bien étendu, c’est un véritable lit King size. Paul sort sa minuscule serviette. Amandine éclate de rire.

– Allez ! Tu me fais pitié, j’ai de la place pour deux, viens à côté de moi. Et tandis qu’elle lui parle, elle déboutonne son mini short et le fait glisser au sol.

C’est étonnant comme le fait de dévoiler juste quelques centimètres de peau en plus, peut provoquer chez un homme un sentiment de trouble. Ensuite elle déboutonne sa chemise et la jette sur son sac, tout en défaisant ses longs cheveux blonds ; là, Paul reste sans voix, c’est la première fois qu’il la voit en si petite tenue. Même le soir où il l’a déshabillée pour la mettre au lit, il lui avait laissé son tee-shirt. « Mon Dieu, mais elle est divine »pense-t-il, restant bêtement à la contempler tandis qu’elle s’allonge sur le ventre, prête pour une longue séance de bronzage.

Quelques secondes plus tard, Paul est étendu à côté d’elle, lui aussi en tenue minimaliste de bain. Alors que sa voisine semble détendue, lui ne l’est pas du tout ; cette créature de rêve allongée à côté de lui le chavire. Bien entendu Amandine n’a rien perdu de la situation et même si c’est le plus vieux truc du monde, elle se lance :  

– Paul, peux-tu me mettre de la crème dans le dos s’il te plait ?

– Oui, sans problème, ça doit être dans mes cordes bafouille-t-il.

– S’il te plait défais le haut de mon maillot de bain, je ne voudrais pas qu’il soit taché avec le monoï. Lance d’un ton espiègle Amandine.

Paul a les doigts qui tremblent en attrapant l’attache du bout de tissu au milieu du dos. Ses doigts effleurent la peau d’Amandine, déclenchant chez cette dernière une sensation de chair de poule qui n’échappe pas à Paul. Ensuite il dégage le plus délicatement possible les quelques cheveux qui dissimulent le nœud dans le cou et tire dessus pour en libérer les deux cordelettes. À présent le maillot gît sur le sol.

Amandine d’un rapide mouvement du dos qui surprend Paul, se soulève une fraction de seconde et tire sur le bout de tissu afin de le dégager et le jette sur son sac. Elle est là quasi nue devant lui et il va devoir lui étaler cette huile sur tout le corps. Tous les sentiments qu’il a réussi à refouler pendant ces derniers jours, se concentrant sur l’écriture, sont en train de ressortir. Pour les calmer, il s’efforce de penser à Lily. « Ça a l’air de marcher »se dit-il, tandis qu’il s’enduit les mains du liquide visqueux. « D’abord son dos, mais qu’est-ce qu’elle a la peau douce ! Ce n’est pas humain de faire un truc pareil, d’un côté je suis bien au milieu du dos, je peux même me concentrer sur sa colonne vertébrale, qui est la partie la moins sensuelle du corps humain, et le tour est joué ».

– Peux-tu aussi me mettre de l’huile sur les côtés, j’ai horreur des traces, lui dit-elle tout en remontant ses bras au–dessus de sa tête, laissant apparaître le galbe de ses seins.

Paul commence par ses hanches, qu’il masse par de petits allers retours. « Maintenant, il ne faut pas te dégonfler tu dois remonter, mec ».Paul quitte le haut des hanches d’Amandine, glisse le long de la petite vallée de peau tendre située entre ces dernières et le début de ses côtes et entreprend de remonter jusqu’à ses aisselles. Mais pour y arriver, le bout de ses doigts doit obligatoirement effleurer le côté extérieur des seins d’Amandine, provoquant instantanément un raidissement de tout le corps de cette dernière et de la partie centrale de l’anatomie de Paul. « Heureusement qu’elle ne me voit pas, vite, il me faut changer de sujet et d’endroit géographique ».

– Bon voilà c’est fini, lui dit-il tout en commençant à revisser le bouchon du monoï.

– Si ce n’est pas trop te demander, pourrais-tu me faire les jambes aussi ? La dernière fois que j’ai voulu le faire toute seule, je me suis retrouvée avec de vilaines traces de doigts que j’ai gardées pendant quinze jours.

– Ok. « Là je ne risque rien, plus que deux jambes et je n’aurai qu’à aller faire un tour pour me changer les idées ».

La navigatrice n’a pas ce que l’on peut appeler des mollets de mannequin, ce sont plutôt ceux d’un sportif aguerri. Paul se dit qu’enfin une partie de son corps n’est pas excitante, il s’abandonne donc sans arrière-pensées à les malaxer, les caresser, les toucher « ce ne sont que de vulgaires morceaux de chair et de muscle après tout ».Mais ce qu’il n’a pas prévu, c’est que le contact de cette peau douce comme une poitrine généreuse, est en train de l’émoustiller de plus belle. Il a l’impression d’avoir un magnifique sein dans chaque main, du coup il remonte vers ses cuisses. « Allez, tiens le coup, tu y arrives ». Mais alors qu’il pense avoir gagné, Amandine, sans bouger de place, attrape les deux petits nœuds de chaque côté de son bas de maillot et tire sur les deux bout de tissus, dévoilant ainsi deux magnifiques sphères.

– Je n’aime pas les traces, se contente-t-elle de dire.

Paul commence à sentir des gouttes de sueur perler sur son front. « Passer de l’huile sur ce fessier divinement galbé, sans lui sauter dessus ; mais c’est inhumain ». Devant ses yeux, Amandine est nue, avec juste un petit bout d’étoffe de rien du tout, lui cachant sa partie la plus intime. Il n’a plus maintenant qu’à enduire l’intérieur de ses cuisses et il en aura terminé avec son calvaire, même si c’est le plus doux des calvaires. Tandis qu’il remonte le long de ces dernières, s’attendant à ce qu’une légère pression lui entrave la marche en avant vers le dernier rempart entre ses doigts et la partie la plus secrète de l’anatomie d’Amandine ; au contraire, elle se détend et il a même l’impression qu’elle lui facilite la tâche. Si bien qu’avant qu’il ne s’en rende compte, ses doigts effleurent la partie humide de son entrejambe ; à présent il ne peut plus avoir de doutes, Amandine est dans le même état d’excitation que lui. Et avant qu’il ne finisse sa réflexion, Amandine se retourne, lui offrant sa quasi nudité.  Comme pour lui envoyer le dernier signal, au cas où Paul n’ait pas encore compris le message, elle ôte le dernier bout de tissu qui entrave encore la contemplation de son corps de rêve.

– Oui, je vois ; tu n’aimes vraiment pas les traces de maillot.

– Tais-toi et viens plutôt, lui dit-elle timidement commençant à craindre d’être allé trop loin et qu’il ne se décide pas.

« Et merde, pardonne moi Lily, mais là je ne peux plus résister, je ne suis qu’un homme »se dit-il tandis qu’il serre ses lèvres contre celles d’Amandine.

*

Ils firent l’amour une fois intensément mais brièvement, leur excitation étant telle un ballon de baudruche prêt à éclater que l’on caresserait avec une aiguille. La deuxième fois après une sieste bien méritée, ils prirent le temps de se découvrir et la troisième, après un bain un peu froid, fut un vrai feu d’artifice.

Quand ils remontèrent sur le bateau, ils étaient groggys, déboussolés, ils avaient perdu leurs repères de ces derniers jours, mais quand vint l’heure d’aller se coucher, ils prirent la bonne décision ; celle de descendre dans le même flotteur ; celui de la chambre d’Amandine. Pour la première fois ils allaient dormir ensemble. Enfin, pour cela il leur fallut attendre une petite heure, car ils avaient la fougue des jeunes amants insatiables.  Mais le moment de la journée que préféra Paul, fut sans conteste quand Amandine vint coller sa tête dans le creux de son épaule et se serra tout contre lui avant de s’endormir.    

 

Pendant le mois qui suivit, ils voulurent s’isoler, ils décidèrent donc de changer leurs plans. Au lieu de descendre vers le Portugal en longeant la côte, ils firent une halte dans la jolie petite baie du village de Ajo en Cantabrie, firent le plein de denrées dans une supérette locale ; soit beaucoup de tapas, de vins blancs et autres charcuteries en tout genre. Paul se paya un panama : « Parfait pour écrire sur le pont du bateau quand il fait soleil »se dit-il, Amandine s’offrit deux ou trois paréos transparents et ils prirent le grand large direction les Açores.

En fait ils voulaient être seuls au monde. En y regardant bien, leur embarcation s’était transformée en chambre d’hôtel pour couple adultère flottante se déplaçant au gré du vent. Plus aucun recoin du catamaran n’avait de secret pour eux, ils avaient tous été testés lors de leurs innombrables ébats acrobatiques, même le mât du bateau leur avait servi de support à une expérience hautement érotique, puisqu’elle se passa à six ou sept mètres au-dessus du niveau de la mer, tous les deux suspendus à des harnais de sécurité.

Parfois ils faisaient l’amour dans le trampoline situé à la proue entre les deux flotteurs, le bateau avançait seul en pilote automatique, les embruns fouettaient leurs corps nus et les voiles claquaient de temps en temps comme pour les ramener à la réalité.

Certaines fois c’était Amandine qui le tirait de son écriture, en lui tapant sur l’épaule et quand il se retournait, elle se tenait devant lui dans le plus simple appareil. Impossible pour Paul de résister devant ce corps qui ne demandait qu’à être aimé. D’autre fois c’était Paul qui essayait de sortir Amandine du droit chemin.

Un de ses jeux préférés était de se glisser derrière elle alors qu’elle était à la barre et ne pouvait absolument pas la lâcher, et de lui déboutonner un à un tous les boutons de sa chemise. Le problème du soutien-gorge, n’en était plus un puisqu’elle n’en portait plus depuis leur départ d’Ajo. « À quoi bon s’embêter à en mettre un, si c’est pour que Paul me l’enlève plusieurs fois par jour »s’était-lle fait la remarque, et puis elle savait surtout que ça la rendait encore plus sensuelle et désirable. Une fois les seins d’Amandine libérés et livrés à la douce brise qui les caressait, Paul s’employait à la déshabiller méticuleusement, ensuite il se glissait entre elle et la barre et mettait toute son énergie à la distraire de son devoir de capitaine. Mais jamais Paul ne réussit à lui faire lâcher le grand volant en bois qui leur servait de gouvernail ; même au plus intense de leur union elle restait maître de son bateau.

 

Les semaines passaient, plus intenses les unes que les autres. Tous les jours ils plongeaient,  parfois ils avaient de la chance, parfois moins. Le plus extraordinaire fut cette plongée au large des Açores avec un requin pèlerin d’une dizaine de mètres. L’animal était joueur malgré sa taille de géant des mers, il laissa Paul s’accrocher à sa nageoire, lui fit faire des grands huit sous-marins et même après leurs petits échanges, l’énorme poisson resta dans les parages une bonne heure. Vu du pont du bateau, Amandine ne pouvait s’empêcher de trouver une ressemblance avec le film de Spielberg qui avait terrifié des générations de spectateurs : Les Dents de la Mer. Ce fut là leur plus belle découverte aquatique.

*

L’archipel des Açores étant à présent derrière eux depuis quelques jours, ils voguent à présent en direction de Gibraltar quand Paul pousse un hurlement tel une bête des montagnes.

Amandine, qui est en train de vérifier des cartes dans la cabine, plaque tout et sort en un éclair sur le pont.

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

–  JE  L’AI  FINI .

– Imbécile, lui crie Amandine, tout en le frappant amoureusement. Tu m’as fait peur espèce d’idiot, j’ai cru que tu t’étais pris la main dans un winch, ou un truc dans le genre.

– Excuse-moi mais il fallait que ça sorte, je suis trop heureux.

– Et moi fière, reprend-elle après avoir bien pris soin de poser sa voix, tout en y mettant le maximum de chaleur à l’intérieur.

À peine sa phrase finie, Amandine se jette dans les bras de Paul, mais alors que leur deux corps se pressent l’un contre l’autre et qu’il devrait être l’homme le plus heureux de la terre, un sentiment profond de tristesse l’envahit : il sait que c’est la dernière nuit qu’il va passer à bord de Turtle.  Demain ils débarqueront à Gibraltar, il prendra le premier avion pour la France et il devra reprendre sa quête pour essayer de retrouver Lily. C’est comme si la machine se remettait en marche après une pause de quelques semaines.

Au fond de lui il sait qu’il va faire du mal à Amandine, mais il sait aussi qu’il lui rend service. En restant avec elle jusqu’au bout de leur petit périple, elle aura beaucoup de mal au moment d’entreprendre son tour du monde, et si elle abandonne son rêve pour lui… elle le regrettera forcément un jour ou l’autre. Par conséquent se dit-il : « c’est la meilleure chose qui puisse lui arriver ». 

– Amandine, ce soir est une soirée unique pour moi et je voudrais te préparer quelque chose de spécial, afin qu’elle reste à jamais gravée dans ta mémoire.

– Très bonne idée matelot-écrivain.

– Pour ça j’ai besoin de ta participation, ou plus exactement de ta non-participation.

– Explique–moi tout.

– Je voudrais que tu ailles à la proue du bateau, j’espère que tu notes qu’après quasiment deux mois passés en mer avec toi, je manie parfaitement le dialecte marin.

– Je constate avec fierté, lui répond Amandine amusée.

– Donc il faudrait que tu ailles à l’avant, enfin à la proue, du bateau et que tu y restes jusqu’à ce que je te dise de te retourner. Tu prends un livre, tu dors, tu contemples l’horizon, enfin ; tu fais ce que tu veux. Tout ce que je te demande c’est de ne pas te retourner, même si tu perçois des bruits bizarres ou que tu m’entends pester.

– Que ne ferais-je pas pour toi ? lui lance-t-elle, avec le plus doux des sourires.

Tandis qu’Amandine s’installe confortablement à l’avant du flotteur tribord, Paul file dans sa cabine, saucissonne son lit en trois et entreprend de le hisser sur le toit de leur maison flottante. Au bout d’un quart d’heure, il a littéralement déménagé sa chambre. Tout y est passé, les coussins, la couette, les lampes-tempête qu’il a accrochées tant bien que mal tout autour du lit de fortune, pour leur faire une petite ambiance chaleureuse au milieu de cet océan froid, même la cuisine a été dévalisée afin de concocter un apéritif dinatoire improvisé digne de ce nom.

– Tu peux te retourner à présent, c’est prêt.

– WAOUH ! 

– Ca te plait ?

– Il faudrait que je sois difficile. Je suis avec un homme merveilleux, au milieu de l’océan qui est ma raison de vivre, sur le bateau de mes rêves, j’ai un coucher de soleil à se damner, il n’y a pas une once de vent, j’ai pour tout horizon une soirée magique en perspective et tu voudrais que je me plaigne ?

– Ouf ! Tu me rassures, j’avais peur que tu m’en veuilles d’avoir déménagé la cabine, plaisante-t-il. Mais en lui disant ça, Paul est mal à l’aise. « Elle a l’air si heureuse, elle va être effondrée quand elle va apprendre que je pars »se dit-il. « Tant pis je le lui dirai demain pour ne pas gâcher ce dernier cadeau que je nous fais ». Si madame veut bien se donner la peine de monter dans notre petit nid douillet.

– Je vois que tu as tout prévu : grâce à un peu de papier alu autour, même le seau pour nettoyer les ponts s’est transformé en seau à glace par magie, mais il n’y a rien dedans ?

– Je pense que la température doit être parfaite, tout en disant ces quelques mots, Paul tire sur une corde attachée au mât qui plonge au fond de l’océan et, au bout de quelques allers et retours, en sort la bourriche à poisson remplie de bouteilles de vin blanc. Je pense que ce petit Viognier sera parfait pour le lancement des hostilités.

Amandine ne pouvant plus se retenir, lui saute au cou et l’embrasse du plus passionné des baisers.

– Merci tu es un ange.

– Non ne t’avance pas trop, je ne suis pas si parfait.

– En tout cas, pour ce soir ; si.

*

Toute la soirée fut un délice. Plus les verres de vin se vidaient, plus ils riaient. Quand le soleil se noya dans  l’océan, ils allumèrent les lampes-tempête, se blottirent sous la couette et continuèrent de rire. Paul ne voulait pas lui faire l’amour ce soir, d’abord parce qu’il aurait eu l’impression de profiter d’elle et ensuite parce que ce soir il voulait que seule l’émotion reste imprégnée à jamais dans leurs âmes. Vers une heure du matin la lune fit son apparition et Paul éteignit les lampes pour profiter du spectacle féérique. Comme par magie un dauphin, qui devait rentrer d’une fête entre cétacés vu l’heure avancée de la nuit, surgit de nulle part, s’éleva dans les airs, se cabra et retomba dans l’eau avec fracas.

*

– On dirait qu’on est en plein milieu de l’affiche du film : Le Grand Bleu.

– Oui, tu as raison c’est exactement ça.

– Tu vois, reprit Amandine, avec des larmes dans les yeux, c’est cette image que je garderai comme souvenir de nous.

Paul ne peut rien lui répondre, lui aussi étranglé par l’émotion.

– Je sais que maintenant que ton livre est fini, tu vas vouloir repartir pour trouver un éditeur et retrouver cette femme que tu as dans la tête en permanence.

Il commence à articuler un mot, mais Amandine le coupe net.

– Chut, ne dis rien, cette soirée est réellement magique. Peut-être qu’un jour nous nous retrouverons, mais pour l’instant nos destins doivent reprendre leurs cours. On a tous les deux pla.. et elle s’effondre en larmes avant de reprendre : on a tous les deux plaqué nos vies pour réaliser nos rêves, on se doit d’aller jusqu’au bout et quelque part en partant demain, car c’est bien ce que tu as prévu ?

Paul, baisse les yeux et lui fait timidement oui de la tête.

Tout en lui remontant le menton et lui offrant son plus beau sourire plein de larmes, Amandine lui dit ceci :

 – En partant demain, tu me fais le plus extraordinaire des cadeaux.

Il ouvre de grand yeux étonnés.

– Oui car si tu étais resté, j’aurais tout abandonné pour toi, et forcément je l’aurais regretté un jour. Alors merci pour ces deux mois de bonheur intense qui resteront probablement parmi les plus beaux souvenirs de ma vie. Et merci de m’avoir rendu mon rêve… enfin, la possibilité de le réaliser. Et maintenant je voudrais que tu me serres dans tes bras, que tu me parles jusqu’à ce que le sommeil me gagne pour ne plus avoir à penser, juste savourer ces derniers instants avec cet homme merveilleux que tu es.

*

Paul s’exécuta, il lui parla sans cesse, lui ouvrant son cœur et ses désirs les plus fous, lui racontant ses déboires d’adolescent, lui racontant même sa vie à la banque quand il ne sut plus quoi lui dire, mais alors qu’il commençait à être à court d’inspiration, le souffle profond d’Amandine se fit entendre ; elle dormait. Paul se dégagea légèrement d’elle afin de pouvoir une dernière fois contempler ce visage si parfait. Ses longs cheveux blonds étalés sur son visage, juste éclairé par la lueur de la lune, lui donnaient une forme de divinité. « Mais n’es-tu pas en train de faire la plus grosse connerie de ta vie ? »se dit Paul devant ce spectacle irréel. Même dans ses rêves les plus fous il n’aurait jamais osé espérer une femme pareille, elle était exceptionnelle, magnifiquement belle, gaie, sportive, enthousiaste, une amante formidable, elle avait un seul défaut : Elle n’était pas Lily.

*

Quand il se réveilla, Amandine était déjà affairée aux manœuvres, le vent s’était levé dans la nuit et le fameux rocher de Gibraltar pointait le bout de son nez. La matinée ne fut pas simple mais chacun y mit du sien. Quand Paul posa son baluchon sur le quai, une impression de vide le remplit instantanément, mais une force lui disait qu’il fallait continuer, ne pas lâcher. Alors il prit une dernière fois dans ses bras celle qu’il avait tant aimée pendant deux mois et, après lui avoir promis qu’il la suivrait tous les jours sur son blog, il partit sans se retourner les yeux plein de larmes, retrouver :

« Lily »

 

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Commander Norah